Majid Embarech, maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’université Côte d’Azur, et membre du Centre de la Méditerranée moderne et contemporaine, propose une traversée au long cours, pensée comme une « autre » histoire : une histoire plus large, plus « totale », qui refuse de réduire l’Algérie, le Maroc et la Tunisie à une suite de guerres et de chocs, même si ces séquences restent là, incontournables.
Le geste est clair et ambitieux : remettre de l’épaisseur, de la continuité, des acteurs multiples, et surtout, redonner au Maghreb son statut de région-monde, branchée sur l’Europe, l’Afrique, le monde arabe, et plus loin encore.
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Tout commence par le Maghreb d’avant la conquête, celui des régences ottomanes et du royaume chérifien, des espaces ruraux et urbains, des langues qui cohabitent, des minorités, des confréries, des équilibres sociaux. Un Maghreb qui n’est pas une simple « antichambre » de la colonisation, mais un monde déjà organisé, déjà traversé par des tensions, des échanges, des hiérarchies et des circulations. Dit autrement, l'auteur rappelle, dès les premiers chapitres, que l’histoire ne démarre pas avec l’arrivée des Européens : elle a une profondeur propre, avec ses structures et ses dynamiques.
Puis vient le moment de bascule : 1830 et la conquête de l’Algérie. Le livre suit la logique d’une prise de contrôle progressive, longue, difficile, marquée par les résistances armées, par l’installation d’un « modèle » de domination, par les débats mêmes sur ce qu’il faut faire de ce territoire.
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Là, l’histoire s’incarne : Abd el-Kader apparaît, ses rivalités, ses choix, la guerre qui se transforme en stratégie d’occupation, les traités, puis l’écrasement des résistances et la consolidation d’un ordre colonial qui se déploie aussi par l’administration, la terre, l’économie, la justice. Bureaux arabes, sénatus-consultes, code de l’indigénat, crise antijuive, délégations financières - autant de « mécaniques » qui disent comment un système se fabrique et se durcit.
Pendant ce temps, le Maroc et la Tunisie ne restent pas figés : l'ouvrage met en regard les réformes, les crises internes, l’endettement, les rivalités européennes, les épisodes qui accélèrent la mise sous tutelle, jusqu’à l’installation du protectorat au Maroc (traité de Fès) et l’affirmation de l’emprise française en Tunisie. Là encore, le souffle vient de cette circulation permanente entre le local et le global : une frontière qui se fixe, une conférence internationale, une intervention militaire, une révolte, un résident général… L’histoire se fabrique par enchaînements, par opportunités, par rapports de force.
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L’entre-deux-guerres ouvre une autre scène : celle des nationalismes qui montent, des mouvements revendicatifs, des partis, des syndicats, des déceptions et des radicalisations, sur fond de crise économique qui ne frappe pas partout de la même façon. On passe des élites urbaines aux mobilisations plus larges, des projets de réformes aux refus, des mots d’ordre aux organisations. Le Maghreb apparaît alors comme un espace politique en fermentation, où l’idée nationale se construit en tension avec l’ordre colonial, mais aussi avec les divergences internes, les fractures sociales, les stratégies concurrentes.
La Seconde Guerre mondiale constitue un nouveau tournant, que l’ouvrage traite à l’échelle de toute la région : Vichy, les statuts et lois antijuives, l’occupation, les repositionnements, les réformes avortées, les conséquences démographiques et économiques. Puis, après-guerre, le durcissement et l’impasse conduisent à la marche vers les indépendances : au Maroc et en Tunisie, une lutte qui se politise, se réprime, se négocie ; en Algérie, la guerre d’indépendance, asymétrique, structurée par des étapes décisives, jusqu’aux accords d’Évian.
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Après les indépendances, le livre ne retombe pas dans un récit uniquement institutionnel : il suit les États qui se cherchent, l’ONU comme horizon, le non-alignement, les relations avec les blocs, le rêve d’unité maghrébine sans cesse invoqué, difficilement réalisé. Mais il s’attarde aussi sur les sociétés : exils, croissance démographique, scolarisation massive, urbanisation, politiques familiales, arabisation, transformations des pratiques sociales. C’est là que l’ambition « totale » prend sa force : l’histoire politique ne suffit pas, elle est enchâssée dans des mutations économiques, sociales et culturelles.
Les décennies suivantes se lisent comme une succession de tensions et de recompositions : autoritarismes, crises économiques, révoltes sociales, reconfigurations idéologiques. Le sommaire signale des trajectoires nationales distinctes - monarchie marocaine, régime bourguibien puis Ben Ali en Tunisie, histoire de la République algérienne - tout en maintenant des fils communs : la mondialisation, l’interconnexion économique avec l’Europe, l’arrivée des NTIC, les flux migratoires, un islam « en redéfinition ». Et, côté algérien, la « décennie noire », puis la volonté affichée de « tourner la page » dans les années 2000, sans que tout se referme.
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Le dernier grand mouvement, ce sont les Printemps arabes et leurs suites. L’ouvrage pose la question - « révolution maghrébine ? » - et déroule les répercussions, les espoirs, les désillusions, la crispation autoritaire, les continuités des systèmes, les réformes annoncées, les impasses économiques, les répressions, jusqu’à la séquence du Hirak en Algérie et à l’érosion du mouvement. La tonalité finale est lucide : l’histoire est encore en cours, et si l’autoritarisme a repris de la place, la demande de justice et de dignité, elle, ne s’est pas dissoute.
Avec ses cartes, son lexique et sa chronologie, cette Histoire du Maghreb se présente comme un outil de travail autant qu’une lecture de compréhension : idéal pour les étudiants, précieux pour les enseignants, et, pour les curieux, une synthèse ample qui aide à penser ensemble héritages de longue durée, séquences coloniales, constructions nationales, et secousses contemporaines.