Dès l’incipit, Marie Charrel frappe fort : une vallée suffocante attend la pluie, tandis que surgit « le garçon aux yeux d’or » défiant les flammes dans un climat d’apocalypse presque rituel. La scène, superbe, installe un univers où le surnaturel se mêle à la rudesse montagnarde. Pourtant, ce lyrisme inaugural se révèle parfois excessif : la densité d’images tend à saturer le tableau, au risque de perdre la netteté dramatique.
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En 2023, Sarah découvre le village mystérieux dont elle a hérité par sa mère, Ester. Charrel saisit admirablement le choc sensoriel : « ciste, romarin, thym, lavande, sauge » envahissent l’habitacle du 4x4, déclenchant une migraine immédiate chez la jeune scientifique. Le roman dévoile alors un terreau fertile : la confrontation entre une femme rationnelle et un territoire gouverné par les légendes.
Toutefois, certaines transitions temporelles demeurent abruptes, et le rapport entre Sarah et ses origines, bien que prometteur, avance par ellipses un peu trop brutales, laissant au lecteur la sensation d’un fil émotionnel parfois distendu.
Le passé offre au récit ses pages les plus vibrantes. Elora, née avec des yeux « entre le mordoré et l’ocre », incarne la force sauvage de la montagne. Son amitié avec Agon, leurs explorations « jusqu’aux hauteurs où les arbres se font rares », donnent lieu à des descriptions splendides.
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Néanmoins, l’opposition constante entre la fougue d’Elora et la sagesse inquiète des adultes, notamment Lule, finit par devenir prévisible. La mythologie locale — Kulshedra, shtriga, Rozafa — enchante le récit, mais son abondance crée un risque d’enchevêtrement, parfois au détriment du souffle narratif.
Une grande écriture… mais gare à l’emphase
Charrel manie une syntaxe ample, enveloppante, qui épouse admirablement les paysages. Les scènes de silence — comme lorsque « les oiseaux se sont tus » autour de Sarah— créent une tension remarquable.
Mais cette virtuosité vire facilement à l’excès : l’abondance d’adjectifs et de métaphores, réelle signature de l’autrice, laisse parfois l’impression d’une esthétique qui l’emporte sur l’émotion brute.
Nous sommes faits d’orage demeure un texte puissant, habité par la mémoire, le vent et les pierres, avec ses irrégularités. Si certaines scènes s’étirent tandis que d’autres semblent sous-exploitées, l’ensemble happe par son atmosphère unique. Charrel compose une œuvre où les secrets familiaux se mêlent aux mythes, dans un récit qui interroge.
Par Jérémie T.