La question qui ouvre le livre – « La vérité peut-elle être non-sens ? » – vaut mode d’emploi. Avec La marche du serpent aveugle vers la vérité, Ladislav Klíma propose moins un roman « à sujet » qu’une parabole détraquée, où l’absurde sert de microscope à l’existence.
Le point de départ : sur les rives du Zambèze, Pouxislas de Pouil-leusie, roi des fourmis noires et alcoolique notoire, tombe sur un serpent aveugle long comme un fleuve, qui erre depuis des millénaires à la recherche d’un chien bleu et d’autres aberrations censées lui livrer le « mot de l’énigme de l’existence ». La fourmi initie le reptile aux vertus de l’alcool ; en retour, le serpent devient instrument de conquête du monde, à condition de mater une révolution de palais menée par un prêtre ambitieux et une Messaline puritaine.
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Ce squelette narratif pourrait suffire à une fantaisie burlesque. Ladislav Klíma en fait autre chose : une sorte de système philosophique déguisé en pochade, une épopée de poche où chaque épisode – complot, beuverie, révolte, extase mystique – sert à tester une hypothèse sur le sens, le pouvoir, la foi ou l’absurde.
Le livre a été rédigé pendant la Première Guerre mondiale et publié en français pour la première fois en 1990, à partir d’un texte composé en allemand. La nouvelle édition, revue d’après le manuscrit retrouvé et accompagnée d’un appareil critique, met en lumière l’étrangeté de cette entreprise.
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Si le livre frappe, c’est qu’il condense la trajectoire de son auteur. Né en 1878 à Domažlice, en Bohême, Ladislav Klíma est très tôt exclu de tous les établissements scolaires de l’Empire austro-hongrois pour indiscipline. Il enchaîne les existences dissonantes – rentier, garde d’usine désaffectée, fabricant de faux tabac, dramaturge, journaliste – tout en poursuivant une œuvre philosophique et littéraire monumentale, en grande partie laissée à l’état de manuscrit.
Klíma se définit comme « philosophe du vécu » : radicalement solipsiste, il pousse Schopenhauer et Nietzsche jusqu’à leurs limites, prônant une souveraineté de la conscience si extrême qu’elle frôle la folie. Ses essais, réunis dans des volumes comme Traités et diktats ou Le monde comme conscience et comme rien, creusent cette conviction que le réel n’existe qu’à travers un Moi tout-puissant, mais constamment menacé d’effondrement.
La marche du serpent aveugle vers la vérité transpose cette tension dans le registre romanesque : le serpent aveugle en question, qui cherche un mot ultime, la fourmi-roi qui veut dominer la planète, les figures caricaturales de prêtres, de courtisanes, de conspirateurs… tout ressemble à une comédie métaphysique, où chaque personnage incarne une manière de se débattre avec l’absurde.
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La révolution de palais ourdie par le clergé opportuniste et les ambitieux de service renvoie autant aux convulsions de l’Europe du début du XXᵉ siècle qu’aux reconfigurations de pouvoir plus contemporaines : corruption des institutions, récupération religieuse, marchandage généralisé du sens.
Mais à chaque fois que la fable semble se stabiliser en « clé » politique, Klíma déplace le cadre : le serpent se remet à ruminer la grande question de la vérité, la fourmi s’abandonne à l’ivresse, un détail grotesque vient désamorcer le sérieux. Le récit ne cesse de saboter ses propres tentatives d’explication, comme si toute volonté de système devait finir par se dissoudre dans le rire.
On comprend que certains lecteurs y voient une « expérience mystique » : l’ascèse, ici, passe par le délire, l’abandon des certitudes, la traversée d’une logique volontairement détraquée. Le non-sens n’est pas simple gratuité, mais méthode : pousser la raison jusqu’au point où elle se retourne contre elle-même.
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Longtemps méconnu en France, Klíma revient par à-coups grâce au travail de quelques éditeurs comme Canoë, et de traducteurs comme Erika Abrams, qui ont fait découvrir Le Roman tchèque, Les Souffrances du prince Sternenhoch ou Némésis la glorieuse avant cette nouvelle parution. La marche du serpent aveugle vers la vérité s’inscrit dans cette redécouverte comme un maillon décisif : sans doute l’un de ses textes les plus directement jubilatoires, et en même temps l’un des plus radicaux.