#Roman francophone

Deux litres et demi

Julien Jouanneau

1916. Un champ de bataille dans la Meuse, en pleine horreur et sous la canicule. Le soldat français Jules Récarte, dix-sept ans, veut en découdre. Pendant un assaut, l'énorme explosion d'un obus le piège au coeur d'un cratère profond. Une arène colossale, une prison à ciel ouvert quelque part sur le no man's land. Blessé, Jules entame une opération survie, au rythme d'un bidon de deux litres d'eau qui s'amenuise. Au fond de l'enfer, il traverse les grands questionnements de chaque homme en prise avec la mort. Ici, la guerre est le décor, car la scène qui se joue est celle d'un grand roman d'aventure, de ceux qui emmènent loin le lecteur en voyage, dans une cadence effrénée, entre illusions et vérités, menaces et espoirs.

Par Julien Jouanneau
Chez Editions Maurice Nadeau

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Genre

Littérature française

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J’ai dix-sept ans et toute la mort devant moi. 

À cet âge, je devrais courir et contester, rire et rêver, découvrir et danser. Faire la fête, mais pas celle-là, lancée à coups de pétards, de valses de baïonnettes et de confettis de chair. Pas celle où l’on trinque au sang. Pas celle où le chant des canons accueille les voisins d’en face. Arrosé d’hommes, ce désert ne rapporte rien sous la canicule. Seules poussent quelques fleurs de barbelés et de phalanges, pointées vers le ciel vide. Nous poireautons depuis une heure, enfermés en plein air, prêts à escalader la paroi friable de la tranchée. Nos cheveux ras dégoulinent des casques. Mon duvet de moustache pique. Une bille de sueur dévale ma nuque et me chatouille la colonne vertébrale. Je remonte à l’épaule ma musette couleur ortie. Un camarade m’invite à jeter un œil par le biais du périscope, un tube métallique muni de deux miroirs. Le soleil blême de sept heures lustre déjà les carcasses. La putréfaction survole la plaine, que prennent en tenaille nos deux lignes, chacune à l’orée d’un bois dense et épargné. Je rejoins ma position au fond des dédales en soubassement. Nous patientons jusqu’à l’ordre d’attaquer. Ce matin du 14 juillet, emporter l’assaut et ravir le fossé adverse relève de l’impératif. Le commandant Machin salive du feu d’artifice. Il n’est pas hargneux, non, le souci est qu’il ne l’est pas assez. Sa bêtise n’a d’égale que son incompétence. Metteur en scène de théâtre dans le civil, il croit mener ici de prompts renforts de figurants, auxquels il somme d’avancer avec leurs tripes. Et surtout, de les conserver.

—  Vous devez avoir peur !

Son visage, d’une pâleur de planqué, s’excite.

—  Là-bas, il y a l’ennemi qui vous connaît le mieux, qui sait ce dont vous êtes capables : l’homme ! Par centaines !

La sécheresse de l’air me râpe la gorge. Mon uniforme trempe d’une frayeur qui allonge les secondes et restreint l’attention. Mes doigts patinent sur la détente. Les pensées bouillonnent, une seule sort du lot : je ne veux pas crever d’une balle dans l’œil et connaître les ténèbres instantanées. La terre et la poussière infiltrent le dessous des ongles, comme la craie d’école. Le silence écrase le champ de bataille. Une bise sifflote à travers des troncs pourris et charme des serpents de poussière. Le bidon d’eau reste sanglé à ma poitrine. Les regards fanés se croisent. À ma droite, Pierre, géant aux dents serrées et aux arcades froncées, aimerait enseigner et séduire, peu importe l’ordre, quand la guerre sera gagnée. À ma gauche, Jacques, le dos voûté et les yeux aussi sombres qu’un fond de puits, voudrait regagner les fourneaux et les rires de son auberge.

Moi, avant les fracas d’acier, j’aimais arpenter les plages de Saint-Malo sous les étoiles impeccables. J’aimais caler du chocolat entre la langue et le palais, décorer le bout de mon nez d’une mousse de cidre.

La goutte de sueur accoste maintenant le bas du dos.

J’aimais les pas qui crépitent sur le gravier de la ferme familiale au printemps, leur craquement contre les feuilles d’automne et leur soupir dans la neige.

Un coup de sifflet interminable du commandant.

J’aimais nager à en flétrir la peau et lessiver l’esprit.

Les barreaux des échelles grincent sous les bottes.

J’aimais poser mon front contre celui, doux et rude, de mon chat.

La campagne de la Meuse rugit.

J’aimais caresser les cuisses lactées de Jeanne, son tibia saillant, afin de calmer sa chair de poule.

Les cris simultanés émergent des deux cavités.

J’aurais aimé l’épouser.

L’horizon ennemi gronde.

Les choses qu’on aime sont toujours celles qu’on peut perdre.

 

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Deux litres et demi

Julien Jouanneau

Paru le 24/01/2025

120 pages

Editions Maurice Nadeau

17,00 €