#Essais

Le rire

Henri Bergson, Camille Riquier

Pourquoi une idée - un concept ou une image - provoque-t-elle la contraction des muscles du visage, secoue le corps et transforme le flux respiratoire en sons bruyants et saccadés ? L'individu rit sans savoir pourquoi il rit, et ne s'en inquiète guère. C'est que l'homme aime tant à rire qu'il n'y a rien qu'il ne parvienne à rendre comique. Ainsi, la méthode employée par Bergson ne consiste pas tant à définir le comique qu'à déterminer ses "procédés de fabrication". Alors que son objet peut sembler mineur et frivole, cet essai n'est rien de moins qu'un essai sur le fonctionnement de l'imagination humaine, collective et sociale. Nul besoin de connaître la pensée de Bergson pour apprécier ce petit livre à la trajectoire singulière, écrit dans une langue claire et élégante qui en fait un véritable chef-d'oeuvre.

Par Henri Bergson, Camille Riquier
Chez Presses Universitaires de France - PUF

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Bergson

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Faut-il s’en étonner ? Les événements dramatiques et les pleurs semblent s’inscrire dans la trame de l’existence humaine. On en prend acte, sans s’interroger à leur sujet, comme s’il s’agissait d’accidents redoutables mais attendus. En revanche, le rire apparaît inopiné autant qu’irrationnel. À son propos, les philosophes parlent volontiers d’« énigme » ou de « mystère » : il leur pose une difficulté apparemment insoluble.

Souvent programmé dans le cadre des divertissements proposés sur les scènes ou sur les écrans, il survient aussi à l’improviste, à tout moment et à tout propos (également hors de propos) dans la vie quotidienne. En résultent d’étonnants effets physiologiques qui vont des glapissements et des contorsions du visage ou du corps entier aux larmes et aux relâchements viscéraux. Parce que ces phénomènes concernent tout un chacun, les penseurs se sont attachés à en rendre compte dans des « Traités du ris » dont les parutions successives attestent la difficulté de donner une réponse satisfaisante au phénomène. Il revient alors à chaque essayiste ou philosophe de le porter à son crédit et à nouveaux frais, en repartant de zéro, comme si rien n’avait jamais été accompli avant lui. Ce qu’affirme l’un de ceux qui ont cherché à résoudre le problème :

La multitude des disputes qu’a suscitées la matière que je traite, et les erreurs sans nombre où sont tombés les sages mêmes qui l’ont voulu approfondir, nous avertissent qu’il n’est, […] dans ce flux et reflux d’opinions qui se détruisent, qu’une seule boussole à suivre : celle de l’expérience et du sentiment intime.

Lorsque Bergson décide d’aborder à son tour la question, il prend le relais d’innombrables prédécesseurs, le plus souvent oubliés. Dans la génération qui le précède, des jeunes gens ont voulu rompre avec le pessimisme ambiant : au Quartier latin, le groupe des hydropathes ; sur la butte Montmartre, les habitués des cabarets dont ceux du Chat noir, le plus célèbre d’entre eux. Par ailleurs, de nombreuses études, publications ou enquêtes répondent à la demande d’un public impatient d’entrer de plain-pied dans la « Belle Époque ». On mentionnera pour mémoire les études d’Arsène Alexandre (L’Ardu rire et de la caricature), de Marcel Schwob (Le Rire), les interviews de Jules Huret dans Le Figaro (« Le Rire français »), les traductions des contes de Mark Twain en France, des études comme celle de Gabriel de Lautrec sur l’humour, sans oublier de multiples gazettes de divertissement : Le Petit Journal pour rire, Le Journal amusant, Le Sourire, La Vie drôle, etc. – ou encore l’ouvrage de Coquelin cadet, Le Rire, illustré par Sapeck, héritier d’André Gill et « prince des Fumistes », de douze ans antérieur à celui de Bergson. Tous participent au regain d’intérêt d’un pays traumatisé, désireux d’oublier les sombres heures de la défaite de la France du Second Empire au terme de la guerre contre la Prusse en 1870 et de la guerre civile qui a mis fin à la Commune de Paris.

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Le rire

Henri Bergson

Paru le 28/08/2024

319 pages

Presses Universitaires de France - PUF

7,50 €