#Polar

Dans les eaux du Grand Nord

Ian McGuire

Patrick Sumner, un ancien chirurgien de l'armée britannique traînant une mauvaise réputation, n'a pas de meilleure option que d'embarquer sur le Volunteer, un baleinier du Yorkshire en route pour les riches eaux du Grand Nord. Mais alors qu'il espère . trouver du répit à bord, un garçon de cabine est découvert brutalement assassiné. Pris au piège dans le ventre du navire, Sumner rencontre le mal à l'état pur en la personne de Henry Drax, un harponneur brutal et sanguinaire. Tandis que les véritables objectifs de l'expédition se dévoilent, la confrontation entre les deux hommes se jouera dans les ténèbres et le gel de l'hiver arctique.

Par Ian McGuire
Chez 10/18

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Editeur

10/18

Genre

Policiers

trad. Laurent Bury
04/05/2017 312 pages 17,90 €
Scannez le code barre 9782264069153
9782264069153
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Pour Abigail, Grace et Eve

 

 

CHAPITRE 1

 

Voyez l’homme.

Sorti à pas traînants de la cour de Clappison, il arrive dans Sykes Street et hume l’air chargé de mille odeurs : térébenthine, farine de poisson, moutarde, plomb noir et, comme tous les matins, la lourde puanteur de pisse des vases de nuit qu’on vient de vider. Il renifle, frotte son crâne hérissé de poils courts et remet en place l’entrejambe de son pantalon. Il flaire ses doigts, puis les lèche lentement un par un pour récupérer les ultimes reliefs de son repas, histoire de ne pas perdre un penny. Au bout de Charterhouse Lane, il tourne dans Wincolmlee, au nord, passe devant la taverne De La Pole, la manufacture de chandelles en blanc de baleine et le pressoir à huile de lin. Par-dessus les toits des entrepôts, il aperçoit le haut vacillant des grands mâts et des mâts de misaine, il entend les cris des débardeurs et le bruit sourd des maillets dans la tonnellerie voisine. Son épaule frôle la brique rouge usée, un chien court dans la rue, une carriole s’avance chargée d’une haute pile de rondins bruts. Il inspire encore une fois et promène sa langue le long des remparts incertains de ses dents. Il sent monter en lui un nouveau besoin, faible mais persistant, une nouvelle exigence qu’il faut satisfaire. Son bateau partira aux premières lueurs du jour, mais d’abord une tâche doit être accomplie. Il regarde tout autour de lui et se demande un moment de quoi il s’agit. Il remarque l’odeur rose du sang qui sort de la boutique du charcutier, un froufrou de jupons sales. Il pense à de la chair, animale, humaine, puis réfléchit à nouveau. Ce n’est pas un besoin de ce genre, décide-t-il, pas encore ; c’est l’autre, le moins pressant des deux.

Il fait demi-tour et repart vers la taverne. À cette heure de la matinée, le bar est presque désert. Un feu brûle faiblement dans l’âtre, une odeur de friture plane dans l’air. Il plonge une main dans sa poche, mais n’y trouve que des miettes de pain, un canif et une pièce d’un demi-penny.

— Un rhum, dit-il.

Il pousse son unique pièce sur le comptoir. Le barman examine le demi-penny, puis secoue la tête.

— Je pars demain matin à bord du Volunteer, explique-t-il. Je te laisserai une promesse de paiement.

Le barman renifle.

— Est-ce que j’ai une tête d’imbécile ? dit-il.

L’homme hausse les épaules et prend le temps de réfléchir.

— Pile ou face, alors. Mon bon couteau contre une rasade de ton rhum.

Il pose le canif, le barman s’en empare et l’examine avec soin. Il déplie la lame et la teste contre le gras de son pouce.

— Oui, ça c’est un beau couteau, dit l’homme. Il m’a encore jamais lâché.

Le barman tire un shilling de sa poche et le montre. Il lance la pièce et la plaque brutalement sur le comptoir. Tous deux regardent. Le barman hoche la tête, prend le couteau et le range dans la poche de son gilet.

— Maintenant va te faire foutre, dit-il.

L’homme ne change pas de visage. Il ne manifeste aucun signe de colère ou de surprise. C’est comme si la perte du couteau s’inscrivait dans un plan plus vaste et plus complexe dont lui seul est informé. Après un moment, il se penche, enlève ses bottes de marin et les pose côte à côte sur le comptoir.

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