#Roman étranger

Ce qu'est l'homme

David Szalay

Neuf hommes, âgés de 17 à 73 ans, tous à une étape différente de leur vie et dispersés aux quatre coins de l'Europe, essayent de comprendre ce que signifie être vivant. Tels sont les personnages mis en scène par David Szalay à la façon d'un arc de cercle chronologique illustrant tous les âges de la vie. En juxtaposant ces existences singulières au cours d'une seule et même année, l'auteur montre les hommes tels qu'ils sont : tantôt incapables d'exprimer leurs émotions, provocateurs ou méprisables, tantôt hilarants, touchants, riches d'envies et de désirs face au temps qui passe. Et le paysage qu'il nous invite à explorer, multiple et kaléidoscopique, apparaît alors au fil des pages dans sa plus troublante évidence : il déroule le roman de notre vie. Avec ce livre, finaliste du Man Booker Prize, le jeune auteur britannique offre un portrait saisissant des hommes du XXIe siècle et réussit, en disséquant ainsi la masculinité d'aujourd'hui, à dépeindre avec force le désarroi et l'inquiétude qui habitent l'Europe moderne. "La démonstration d'une puissance littéraire hors du commun. Magnifique". The New York Times

Par David Szalay
Chez Albin Michel

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Genre

Littérature étrangère

trad. Etienne Gomez
28/02/2018 550 pages 25,00 €
Scannez le code barre 9782226396280
9782226396280
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Il est un temps pour chaque chose,

et une saison pour tout sous les cieux1.

 

 

* * *

 

1. Ecclésiaste, 3, 1 (traduction libre d’après le verset de la Bible du roi Jacques cité par l’auteur).

 

 

I


Seventeen, I fell in love…

 

 

1


Berlin-Hauptbahnhof.

C’est ici qu’arrivent les trains en provenance de Pologne et les deux jeunes Anglais reviennent à l’instant même de Cracovie. Ils n’ont pas fière allure, ces deux adolescents épuisés par leur long voyage en train, maigres et crasseux après dix jours d’InterRail. Simon a le regard perdu dans le vide. C’est un beau garçon, aux pommettes saillantes et au visage nerveux, solennel et inexpressif. À sept heures du matin, le bar de la gare est rempli de bruit et de fumée, et il écoute d’un air réprobateur les hommes installés à la table d’à côté : l’un est américain, semble-t-il, l’autre, plus âgé, est un Allemand qui déclare, le sourire aux lèvres : « Vous avez perdu seulement quatre cent mille soldats. Nous, six millions ! »

La réponse de l’Américain se perd dans le brouhaha.

« Les Russes ont perdu douze millions d’hommes ; nous, on a tué six millions d’hommes ! »

Simon allume une cigarette polonaise, lit le mot Spiegelei sur une carte plastifiée, l’argent sur la table attend le serveur – des euros, élégants, modernes. Il aime bien le graphisme : dépouillé, sans fioriture.

« Un million de morts rien qu’à Leningrad. Un million ! »

Les gens boivent de la bière.

Dehors, la bruine détrempe peu à peu les environs blêmes de la gare.

Il y a eu une querelle avec le serveur, lorsqu’ils ont demandé s’il était possible d’avoir deux tasses avec un seul Kaffeekännchen. Ce n’était pas possible. Simon a dû boire dans la même que son ami, qui se trouve maintenant dans la cabine téléphonique – ici leurs portables ne fonctionnent pas –, disparaissant à moitié sous la capuche de son ciré, en train d’essayer de joindre Otto.

De l’avis de Simon, le serveur, avec son gilet rouge maculé de taches, s’était montré insolent à leur égard ; quoique obséquieux envers les autres – de son œil circonspect, Simon le regarde évoluer dans la fumée et dans le bruit –, principalement des hommes en complet qui lisent le journal, tel celui-ci qui, levant soudain la tête avec un sourire pincé, jette un coup d’œil à sa montre tandis que le serveur dépose le contenu de son plateau.

Une voix se met à débiter des informations sur les trains. Une voix criarde qui vient du dehors, et le vent qui s’engouffre dans tous les recoins de la gare. Un robinet – ouvert, fermé – par où le son s’écoule.

Simon connaît déjà par cœur les petites notes toutes bêtes précédant chaque irruption de cette voix

 

de cette voix, comme de son écho.

 

Et à force, ces petites notes toutes bêtes ont fini par ressembler à un prolongement de son propre épuisement, comme quelque chose qui viendrait de lui, quelque chose de subjectif.

Le serveur fait littéralement une courbette à l’homme en complet.

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