#Bande dessinée jeunesse

Le temps des miracles

Anne-Laure Bondoux

Lorsque les douaniers m'ont trouvé, tapi au fond d'un camion à la frontière française, j'avais douze ans et j'étais seul. Je n'arrêtais pas de répéter "jemapèlblèzfortunéjesuicitoyendelarépubliquedefrancecélapurevérité". Je ne savais pas que mon passeport était trafiqué, et en dehors de ces quelques mots, je ne parlais que le russe. Je ne pouvais pas expliquer comment j'étais venu du Caucase jusqu'ici, dans le pays des droits de l'homme et de Charles Baudelaire. Surtout, j'avais perdu Gloria. Gloria Bohème, qui s'était occupée de moi depuis que ma mère avait disparu. Avec elle, j'avais vécu libre, malgré la guerre, malgré les frontières, malgré la misère et la peur. Elle me manquait terriblement, mais j'ai toujours gardé l'espoir de retrouver cette femme au coeur immense, qui avait le don d'enchanter ma vie.

Par Anne-Laure Bondoux
Chez Bayard

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Editeur

Bayard

Genre

12 ans et +

10

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13/06/2018 256 pages 7,50 €
Scannez le code barre 9782747094986
9782747094986
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Je m’appelle Blaise Fortune et je suis citoyen de la République de France. C’est la pure vérité.

 

Le jour où les douaniers m’ont trouvé au fond du camion, j’avais douze ans. Je sentais aussi mauvais que le local à poubelles d’Abdelmalik, et je ne savais répéter que cette phrase : « jemapèlblèzfortunéjesuicitoyendelarépubliquedefrancecélapurvérité. »

J’avais perdu pratiquement toutes mes choses précieuses en cours de route. Heureusement, il me restait mon passeport ; Gloria l’avait bien enfoncé dans la poche de mon blouson quand nous étions à la station-service. Les renseignements inscrits dedans prouvaient que j’étais né le 28 décembre 1985 au Mont-Saint-Michel, au bord de la Manche, page 16 de l’atlas vert. C’était écrit noir sur blanc. Le problème, c’était ma photo : elle avait été décollée puis recollée, et même si Monsieur Ha s’était parfaitement appliqué pour refaire le tampon officiel par-dessus, les douaniers n’ont pas cru que j’étais un vrai petit Français. J’aurais voulu leur expliquer mon histoire, mais je n’avais pas assez de vocabulaire. Alors ils m’ont tiré par le col de mon pull pour me faire sortir du camion et ils m’ont embarqué.

C’est comme ça que mon enfance s’est achevée : brutalement, au bord de l’autoroute A4, quand j’ai compris que Gloria avait disparu et que j’allais devoir me débrouiller sans elle dans le pays des droits de l’homme et de Charles Baudelaire.

Ensuite, je suis resté des jours et des jours dans une zone d’attente, puis dans un centre d’accueil. La France n’était qu’une succession de murs, de grillages, de portes. Je dormais dans des dortoirs qui me rappelaient le grenier du Matachine, sauf qu’il n’y avait pas de lucarne pour voir les étoiles. J’étais seul au monde, vous voyez ? Pourtant, il fallait que j’empêche le désespoir de me ronger l’âme jusqu’à l’os. Et surtout, il fallait que j’aille au Mont-Saint-Michel pour retrouver ma mère ! C’était facile à expliquer, mais je ne connaissais pas la langue. Je ne pouvais pas raconter le Terrible Accident, ni les aléas de l’existence qui m’avaient conduit jusqu’ici ! Et, quand vous ne pouvez pas raconter, vous avez l’impression de mourir d’étouffement.

Aujourd’hui, c’est différent. Les années ont passé, et je sais nommer chaque chose, employer les verbes, les adjectifs, les conjonctions et les conjugaisons. J’ai dans la poche un passeport neuf, en règle avec les lois du monde.

Il y a peu de temps, j’ai reçu une lettre de l’ambassade de France à Tbilissi disant qu’on avait peut-être retrouvé la trace de Gloria. Voilà pourquoi je suis assis dans cette salle d’embarquement, à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, avec une valise, mon cœur gros et l’espoir fou de la revoir enfin. Mais, avant, il faut que je mette mes idées en ordre.

Alors voilà : je m’appelle Blaise Fortune. Je suis citoyen de la République de France, pourtant j’ai vécu les douze premières années de ma vie dans le Caucase, qui se situe entre la mer Noire et la mer Caspienne, à la page 78 de mon atlas vert. À cette époque, je parlais russe et les gens m’appelaient Koumaïl. Ça paraît bizarre, mais c’est simple à comprendre ; il faut juste que je raconte. Tout. Et dans l’ordre.

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