#Roman francophone

Le prince à la petite tasse

Emilie de Turckheim

Un jour, j'ai dit : "Ils sont des milliers à dormir dehors. Quelqu'un pourrait habiter chez nous, peut-être ?" Et Fabrice a dit : "Oui, il faudra juste acheter un lit". Et notre fils Marius a dit : "Faudra apprendre sa langue avant qu'il arrive". Et son petit frère Noé a ajouté : "Faudra surtout lui apprendre à joueraux cartes, parce qu'on adore jouer aux cartes, nous !" Pendant neuf mois, Emilie, Fabrice et leurs deux enfants ont accueilli dans leur appartement parisien Reza, un jeune Afghan qui a fui son pays en guerre à l'âge de douze ans. Ce journal lumineux retrace la formidable aventure de ces mois passés à se découvrir et à retrouver ce qu'on avait égaré en chemin : l'espoir et la fraternité.

Par Emilie de Turckheim
Chez Calmann-Lévy

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Genre

Littérature française

16/08/2018 197 pages 17,00 €
Scannez le code barre 9782702158975
9782702158975
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À Daniel-Reza

 

 

LA CHANCE !

 

Un jour, j’ai dit : « Ils sont des milliers à dormir dehors. Quelqu’un pourrait habiter chez nous, peut-être ? »

Et Fabrice a dit : « Oui, il faudra juste acheter un lit. »

Et notre fils Marius a dit : « Faudra apprendre sa langue avant qu’il arrive. »

Et son petit frère Noé a ajouté : « Faudra surtout lui apprendre à jouer aux cartes, parce qu’on adore jouer aux cartes, nous ! »

 

Quelques semaines plus tard, Reza est arrivé chez nous. Que voulait dire, pour lui, « arriver chez nous » ? Avait-il imaginé nos visages, comme j’ai essayé, pendant des semaines, d’imaginer le sien ? La nuit, je faisais sans cesse le même rêve absurde. J’ouvrais la porte et il entrait, avec son béret traditionnel en laine, son sourire irrésistible et ses yeux en amande, tristes et heureux : c’était le commandant Massoud.

 

Deux semaines avant son emménagement, Reza est venu prendre le thé à la maison.

Que faisions-nous, ce jour-là, pour tuer le temps ? Je ne sais plus vraiment. Nous tournions un peu en rond. Nous étions excités et impatients. Inquiets, aussi. Mais de cette inquiétude confiante qui précède les grands voyages.

Les enfants avaient repéré l’Afghanistan sur la carte du monde épinglée au mur de leur chambre. Noé m’avait dit : « Je te préviens, maman, c’est super loin ! » Et Marius avait énuméré les pays limitrophes, en les touchant du bout de l’index : le Pakistan, le Tadjikistan, l’Iran, le Turkménistan et la Chine, qui ne partage que quelques dizaines de kilomètres de frontière avec l’Afghanistan.

Parce que nous ne savions rien de Reza, Fabrice et moi avions demandé aux enfants de ne pas lui poser de questions personnelles pendant ce premier rendez-vous. Peut-être avait-il perdu des membres de sa famille au cours de la guerre et de sa longue fuite jusqu’en Europe.

 

Qu’a ressenti Reza à la seconde où nous nous sommes rencontrés ? Retrouvés tous les cinq dans le salon pour la première fois ? Il avait l’air anxieux et terriblement épuisé. Son visage anguleux était luisant de sueur. Si je n’avais pas su qu’il avait vingt et un ans, je lui en aurais donné quarante.

J’avais acheté un cake au citron à la boulangerie, et nous attendions notre futur hôte, sagement assis sur le canapé du salon, devant le gâteau encore emballé. J’avais préparé deux chaises : une pour Reza et une pour la jeune femme du Samu social qui l’accompagnait.

 

J’ai presque tout oublié de cette première rencontre. Un seul mot me vient à l’esprit : qui-vive.

Un homme sur le qui-vive. Et qui vous regarde avec une telle fixité, une telle profondeur, qu’il ne vous regarde plus vraiment : il guette ce qui pourrait surgir à droite, à gauche, de tous côtés. Reza semblait surveiller chacun de ses gestes. Il tenait ses mains l’une dans l’autre. Nous lui parlions en français, lentement. Il plissait les yeux et se concentrait sur les paroles qui sortaient de nos bouches, comme si chaque mot était un objet mystérieux qu’il fallait retourner à toute vitesse pour en deviner le sens.

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