#Roman francophone

Les Loyautés

Delphine de Vigan

Théo, enfant du divorce, entraîne son ami Mathis sur des terrains dangereux. Hélène, professeur de collège à l'enfance violentée, s'inquiète pour Théo : serait-il en danger dans sa famille ? Quant à Cécile, la mère de Mathis, elle voit son équilibre familial vaciller, au moment où elle aurait besoin de soutien pour protéger son fils. Les loyautés sont autant de liens invisibles qui relient et enchaînent ces quatre personnages. Sobre, subtil, d'une force magistrale. On ne lâche pas ce roman qu'on lira d'une traite. L'Express. Delphine de Vigan décrit avec une rare acuité les relations qui se tissent et se nouent entre les êtres. Le Figaro. Son propos est aussi rêche que sa voix est douce. A travers ces lignes, on sent qu'elle revient de loin, de ces années où "rien ne s'oppose à la nuit" . C'est peut-être pour ça qu'elle est montée si haut et si magnifiquement dans sa façon d'écrire le monde. Elle. Delphine de Vigan ne juge rien ni personne. Elle s'interdit toute forme de compassion, et ne tire aucune morale. Elle témoigne, et c'est l'essentiel. BibliObs.

Par Delphine de Vigan
Chez LGF/Le Livre de Poche

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Genre

Littérature française

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HÉLÈNE


J’ai pensé que le gamin était maltraité, j’y ai pensé très vite, peut-être pas les premiers jours mais pas longtemps après la rentrée, c’était quelque chose dans sa façon de se tenir, de se soustraire au regard, je connais ça, je connais ça par cœur, une manière de se fondre dans le décor, de se laisser traverser par la lumière. Sauf qu’avec moi, ça ne marche pas. Les coups je les ai reçus quand j’étais gosse et les marques je les ai cachées jusqu’au bout, alors à moi, on ne me la fait pas. Je dis le gamin parce que franchement il faut les voir, les garçons, à cet âge-là, avec leurs cheveux fins comme ceux des filles, leur voix de petit poucet, et cette incertitude qui colle à leurs mouvements, il faut les voir s’étonner grands yeux écarquillés, ou se faire engueuler, mains nouées derrière le dos, la lèvre tremblotante, on leur donnerait le bon Dieu sans confession. Pourtant, il n’y a aucun doute, c’est à cet âge-là que ça commence, les vraies conneries.

Quelques semaines après la rentrée, j’ai demandé un entretien avec le Principal au sujet de Théo Lubin. Il a fallu que j’explique plusieurs fois. Non, pas de traces ni de confidences, c’était quelque chose dans l’attitude de l’élève, une sorte de claustration, une manière particulière de fuir l’attention. Monsieur Nemours a commencé par rire : fuir l’attention, mais n’était-ce pas le cas de la moitié de la classe ? Oui, bien sûr que je savais de quoi il parlait : cette habitude qu’ils ont de se tasser sur leur chaise pour ne pas être interrogés, de plonger dans leur sac ou de s’absorber soudain dans la contemplation de leur table comme si la survie de tout l’arrondissement en dépendait. Ceux-là, je les repère sans même relever les yeux. Mais cela n’avait rien à voir avec ça. J’ai demandé ce qu’on savait de l’élève, de sa famille. On devait bien pouvoir trouver quelques éléments dans le dossier, des remarques, un signalement antérieur. Le Principal a repris avec attention les commentaires rédigés sur les bulletins, plusieurs professeurs ont en effet observé son mutisme l’année dernière, mais rien de plus. Il me les a lus à voix haute, « élève très introverti », « il faut participer en classe », « bons résultats mais élève trop silencieux », et j’en passe. Les parents sont séparés, le gamin en garde alternée, rien que de très banal. Le Principal m’a demandé si Théo était lié avec d’autres garçons de la classe, je ne pouvais pas dire le contraire, ils sont toujours fourrés ensemble, tous les deux, ils se sont bien trouvés, même figure d’ange, même couleur de cheveux, même carnation claire, on croirait des jumeaux. Je les observe par la fenêtre quand ils sont dans la cour, ils forment un seul corps, farouche, une sorte de méduse qui se rétracte d’un coup lorsqu’on l’approche, puis s’étire de nouveau une fois le danger passé. Les rares moments où je vois Théo sourire, c’est quand il est avec Mathis Guillaume et qu’aucun adulte ne franchit leur périmètre de sécurité.

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Les Loyautés

Delphine de Vigan

Paru le 28/08/2019

187 pages

LGF/Le Livre de Poche

7,90 €