#Roman francophone

Odile

Raymond Queneau

" Il plut beaucoup cet hiver-là ; de novembre à février le temps fut doux et aqueux, temps de poisson, et sous la pluie il m'arrivait souvent de me promener tantôt seul, tantôt avec Saxel et tantôt avec cette femme que j'avais rencontrée un jour accompagnant la blonde amie d'Oscar. Tu t'en souviens, les gouttes d'eau faisaient luire son imperméable noir et nous finissions par nous réfugier dans quelque bistrot d'un faubourg d'où nous revenions par le tramway, lent, bruyant. Dès le premier jour où nous sortîmes ensemble, je cessai de m'étonner de pouvoir parler de moi et plus encore d'écouter les récits d'un autre. Mes yeux cillaient encore de regarder le monde, mais je le regardais. L'oreille bourdonne, la main tremble : j'émerge de cette eau que le ciel administre, de cette terre où couvre un feu et je regarde et j'écoute la Seine couler sous les ponts. "

Par Raymond Queneau
Chez Editions Gallimard

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Genre

Littérature française (poches)

01/02/1992 185 pages 7,90 €
Scannez le code barre 9782070725472
9782070725472
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Lorsque cette histoire commence, je me trouve sur la route qui va de Bou Jeloud à Bad Fetouh en longeant les murs de la ville. Il a plu. Des flaques d'eau reflètent les derniers nuages. La boue glue sous les clous de mes brodequins. Je suis sale et mal vêtu, militaire au retour de quatre mois de colonne. Devant moi, un Arabe immobile regarde la campagne et le ciel, poète, philosophe, noble. C'est ainsi que cette histoire commence. Il y a cependant un prologue, et si je ne me souviens pas de mon enfance comme si ma mémoire avait été dévastée par quelque catastrophe, je conserve cependant une série d'images du temps qui précéda ma naissance. Plus tard des gens m'ont dit que ce n'était pas possible de naître ainsi, à vingt et un ans, les pieds dans la boue, des mares autour de soi et, au-dessus, des nuages vaincus navigant vers leur fin ; et pourtant il en est bien ainsi : de mes vingt premières années il ne me reste que des décombres et ma mémoire fut ravagée par le malheur.

Lorsque cette histoire commence, j'étais soldat depuis près d'un an et venais de passer quatre mois dans le Rif. J'avais vu tuer des hommes et brûler des villages. J'étais des envahisseurs mais je détestais l'orgueil de mes collègues crasseux et ignares, pour la plupart braves types et sûrement capables de faire des héros de boucherie. Egalement crasseux j'étais moins brave type. Mes sympathies allaient ailleurs. Je ne pouvais cependant qu'accepter mes responsabilités et si je n'avais pas tiré moi-même contre les Chleuhs, j'avais figuré dans une de ces colonnes qui poursuivaient, langue pendante, l'œuvre ébauchée par Charles-Martel et le Cid Campéador.

On commença par s'immobiliser dans un poste construit avec des cailloux sous lesquels nichaient les plus galonnés et les plus débrouillards d'entre nous. Les autres dont j'étais somnolaient sous une tente dite marabout et prenaient la garde trois heures par nuit. Il pleuvait sans cesse, comme pendant une guerre européenne, une grande guerre. On vivait dans la rouille, faiblement soutenus par une nourriture pourrissante. Cela dura près d'un mois ; ensuite on nous mena sur un petit plateau qu'aplanissait le vent et que les militaires tenaient pour un poste de sécurité. De fait on voyait monter et descendre convois de mulets, bataillons de légionnaires, partisans et autres curiosités. On devait traverser à gué une rivière pour aller chercher la soupe. Ainsi se lavait-on les pieds. L'intérêt de tout ceci n'est que médiocre ; mais enfin, le prologue de ce récit ; et puis, je sais ce que je fais. Je ne raconte pas des histoires à tort et à travers. Donc, c'est ainsi qu'on se lavait les pieds.

Lorsque les supérieurs les eurent jugés suffisamment propres, nous décampâmes et montâmes vers de plus hauts sommets relever un bataillon de je ne sais plus quelle espèce et que l'on devait lancer incessamment à l'attaque. Nous fûmes disséminés dans de tout petits postes ; le nôtre entourait la tombe d'un saint musulman. Une source servait de centre au bataillon et près du village berbère un marchand vendait du vin et des conserves. Nous étions tout près de la frontière du Maroc espagnol et les villages qui se trouvaient devant nous étaient encore en dissidence. On les bombardait de toutes sortes de façons. Au loin, on pouvait voir un grand village qui me paraissait une Mecque. J'espérais que nous irions jusque-là ; le goût des voyages, vous comprenez.

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