#Roman francophone

Corniche Kennedy

Maylis de Kerangal

" Les petits cons de la corniche. La bande. On ne sait les nommer autrement. Leur corps est incisif, leur âge dilaté entre treize et dix-sept, et c'est un seul et même âge, celui de la conquête : on détourne la joue du baiser maternel, on crache dans la soupe, on déserte la maison. " Le temps d'un été, quelques adolescents désoeuvrés défient les lois de la gravitation en plongeant le long de la corniche Kennedy. Derrière ses jumelles, un commissaire, chargé de la surveillance de cette zone du littoral, les observe. Entre tolérance zéro et goût de l'interdit, les choses vont s'envenimer...Apre et sensuelle, la magie de ce roman ne tient qu'à un fil, celle d'une écriture sans temps morts, cristallisant tous les vertiges.

Par Maylis de Kerangal
Chez Editions Gallimard

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Genre

Littérature française (poches)

16/04/2010 179 pages 7,00 €
Scannez le code barre 9782070416998
9782070416998
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Ils se donnent rendez-vous au sortir du virage, après Malmousque, quand la corniche réapparaît au-dessus du littoral, voie rapide frayée entre terre et mer, lisière d'asphalte. Longue et mince, elle épouse la côte tout autant qu'elle contient la ville, en ceinture les excès, congestionnée aux heures de pointe, fluide la nuit – et lumineuse alors, son tracé fluorescent sinue dans les focales des satellites placés en orbite dans la stratosphère. Elle joue comme un seuil magnétique à la marge du continent, zone de contact et non frontière, puisqu'on la sait poreuse, percée de passages et d'escaliers qui montent vers les vieux quartiers, ou descendent sur les rochers. L'observant, on pense à un front déployé que la vie affecte de tous côtés, une ligne de fuite, planétaire, sans extrémités : on y est toujours au milieu de quelque chose, en plein dedans. C'est là que ça se passe et c'est là que nous sommes.

 

Un panneau d'affichage leur sert de repère : derrière le poteau, le parapet révèle une ouverture sur un palier de terre sablonneuse semé de chardons à guêpes et de gros taillis inflammables, lesquels s'écartent à leur tour pour former des passages vers les rochers.

On sait qu'ils vont venir quand le printemps est mûr, tendu, juin donc, juin cru et aérien, pas encore les vacances mais le collège qui s'efface, progressivement surexposé à la lumière, et l'après-midi qui dure, dure, qui mange le soir, propulse tout droit au cœur de la nuit noire. Chaque jour il y en a. Les premiers apparaissent aux heures creuses de l'après-midi, puis c'est le gros de la troupe, après la fin des cours. Ils surgissent par trois, par quatre, par petits groupes, bientôt sont une vingtaine qui soudain forment bande, occupent un périmètre, quelques rochers, un bout de rivage, et viennent prendre leur place parmi les autres bandes établies çà et là sur toute la corniche.

La plupart auront pris le bus, le 83 ou le 19, le métro pour ceux qui viennent du nord, et quelques autres, ceux-là plus rares, débouleront en scooter ou sur tout autre engin terrible dont ils auront augmenté la puissance d'un pot de détente disproportionné – on les entend venir de loin, lancés sur leur bolide, ils ralentissent dans le virage, accélèrent en fin de courbe, blindent sur cinquante mètres, freinent à mort à hauteur du panneau, alors dérapage contrôlé, pneus qui crissent, hop sur le trottoir, vroum vroum, reprise de moteur deux ou trois fois d'un coup de poignet viril et ils coupent tout – des p'tits cons.

 

Sitôt sur le palier, ils écartent les taillis qui obstruent la descente, gueulent si éraflés – feuilles canifs vert-de-gris –, et passé la barrière végétale, la pente est escarpée, le bruit de leurs baskets résonne sur les rochers bam bam, lentement, puis de plus en plus rapide, et alors les voilà sur la plate-forme, et sous la ville en somme, sous le vacarme de la quatre voies compacté en arrière-plan sonore, souffle caverneux – un réfrigérateur que l'on ouvre la nuit dans une cuisine déserte –, et quand se greffe la stridence d'une Maserati ou le flat six d'une Porsche 911, tous sursautent, et reconnaissent.

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