#Roman francophone

Des femmes qui dansent sous les bombes

Céline Lapertot

Au coeur de l'Afrique, une guerre civile guerre fait rage, dévastant les champs, les cultures et les familles. Séraphine est une jeune fille innocente, elle grandit et vit le plus paisiblement possible parmi les siens, malgré la peur et la mort qui rôde. Sa mère lui a appris à compter et à lire, elle peut accompagner les femmes au marché, bien loin de son village, pour vendre haricots, oeufs et lait. Les marches longues et épuisantes sont le lot quotidien de l'Africaine. Son destin semble tracé et s'annonce pourtant heureux : elle épousera bientôt Sumpun, l'homme qu'elle aime. Mais sa vie bascule lorsqu'en rentrant à la maison, elle voit les miliciens, ces hommes qui s'excitent devant la moindre goutte de sang, qui tentent d'abuser de sa mère... Pétrifiée, Séraphine est incapable de la moindre pensée. Son petit frère est déjà mort tandis que son père agonise, impuissant, lorsqu'un milicien décide de s'en prendre à elle, l'écrasant de toute sa force et de toute sa virilité. Face à l'insoutenable, le père mourra en prononçant ces derniers mots : " Je suis désolé. " Soudain, un groupe de l'armée régulière pénètre dans la maison, tue, chasse et libère la jeune Séraphine des griffes des barbares. Emmenée rapidement à l'hôpital pour y recevoir les premiers soins, elle fait la connaissance du docteur Basonga ainsi que de la très charismatique Blandine, une guerrière persuadée instinctivement que la jeune femme possède le courage nécessaire pour transformer son traumatisme en force. Elle convainc Séraphine de rejoindre les lionnes impavides, ces troupes de femmes qui vengent les blessés et les morts, qui luttent quotidiennement au sein de l'armée régulière, animées par l'espoir fou de déposer un jour les armes pour le retour de la paix dans leur cher pays. Une nouvelle page de sa vie s'ouvre.

Par Céline Lapertot
Chez Editions Viviane Hamy

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Genre

Littérature française

03/03/2016 226 pages 18,00 €
Scannez le code barre 9782878583014
9782878583014
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Il faut avoir du chaos en soi pour enfanter

Une étoile qui danse.

 

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra

 

 

Les danses s’établissent sur la poussière des morts,

Et les tombeaux sous les pas de la joie.

 

Chateaubriand, Vie de Rancé

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

1

 


Quelque part en Afrique. Aujourd’hui.

Dans un endroit précis que le doigt situe sur une carte, parce qu’il ne connaît pas. Le doigt part de la France, parcourt l’Espagne, franchit le détroit de Gibraltar, parcourt le reste de la carte en biais, en moins de trois secondes : Algérie, Tchad, Centrafrique puis République démocratique du Congo. Le doigt fixe des villes et des villages, des lieux dans lesquels des femmes sont nées pour se battre. Kinshasa, Bandundu, Mbandaka.

Puis on oublie la géographie. L’essentiel est ailleurs. Alors le doigt se replie.

Le Congo, le Mali, le Soudan, le Nord-Kivu, qu’importe, dans le fond. Elle est là, elle s’appelle Séraphine, elle les représente toutes. Les petites menues défient le ciel avec de fines mains qui serrent un AK-47, les grandes aux cheveux courts plissent leurs lèvres et redressent leur corps avec toute la dignité dont elles se sentent capables. La plus élancée, là, avec un châle mauve noué autour de son cou, c’est Séraphine. Son châle mauve est sa plus grande fierté, c’est peut-être sa seule fierté. Nul besoin de situer un pays, une frontière, pour dire que Séraphine souffre comme un homme, pisse et crache le sang comme un homme, des grenades dans les poches de son pantalon, des kalachnikovs et des mortiers légers dans le creux de ses mains. Elle ignore si elle est forte ou faible, les armes sont fortes pour elle, et ce qui meurt dans le creux de son ventre renaît dans ses doigts, quand elle tient le couteau. Elle avance coûte que coûte, fait défiler des prières dans sa tête quand elle a le temps d’y penser. Des citations de la Bible qu’elle ingurgite depuis huit mois lui tiennent chaud, quand elle avance pas à pas dans la forêt et qu’elle a froid. Elle sait que le combat est à la gloire de Dieu et que sa gloire à elle, toute personnelle, viendra plus tard, quand le pays se relèvera.

Elle a trouvé sa famille.

Elle se réjouit qu’on oublie sa féminité. À quoi sert un mot si poudré quand on se bat. Le rouge à lèvres, le fard, c’est la paix qui se peint sur les corps. La guerre n’a pas besoin de brillant, elle a le sang. La guerre donne des couleurs aux joues des femmes et c’est la vie qui bat dans les tempes de Séraphine. Cela ne fait pas longtemps qu’elle foule le sol avec ses Rangers ou ses Doc Martens. Elle prend ce qu’on lui donne, comme son t-shirt trop grand, son pantalon trop large pour ses hanches de fille. Tout est noir ou tout est vert, ça se confond et ça s’annule, dans un univers où il est bon de ne plus vraiment s’appartenir. Elle observe les autres l’observer, et l’on avance quasiment main dans la main, entre gens du même clan. Ça l’arrange qu’on oublie la femme en elle, parce que le large épouse tant bien que mal le mince et on ne voit plus les reliefs de ses seins. Ce n’est pas qu’elle oublie tout ce qu’elle aime dans son corps, mais les plaines du Congo, du Mali ou du Soudan, ce ne sont pas des estrades sur lesquelles se déhancher. Sa chair s’est enfuie, enfouie sous les décombres de sa maison, il y a de cela presque une année. Huit mois, ce n’est rien, mais en même temps, c’est tout. Sa chair n’a pas brûlé mais presque, les miroitements de la lame du couteau dansaient sur sa peau nue. Ça faisait comme des éclairs qui vrillaient son cou noir. Elle en rêve toutes les nuits, des nuances glacées sur cette lame grise qui dansait dans la lumière. Bleue. Orangée.

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