#Roman francophone

Sylvie

Gérard de Nerval

Voulant fuir Adrienne, belle actrice parisienne, et avec elle le monde illusoire du théâtre, le narrateur, qui n'est autre que Nerval, se tourne vers Sylvie, jeune campagnarde qu'il a jadis aimée. Mais le rêve fait place au désenchantement : le retour à la nature, celle de l'enfance dans le Valois, n'est qu'un mythe, et le grand amour de jeunesse se révèle être uen décevante paysanne. Et si ces deux femmes n'en formaient qu'une, «deux moitiés d'un seul amour» ? Le récit progresse selon la logique d'une traversée de la mémoire : l'auteur met en scène des souvenirs personnels («à demi rêvés») et littéraires ; il témoigne d'une véritable érudition tout en faisant l'éloge de la culture populaire. La mémoire collective est pour lui assez vaste pour accueillir la réalité la plus ordinaire comme les mystères les plus sublimes. Avec cette nouvelle des Filles du feu, Nerval dit adieu aux chimères de la jeunesse et de l'amour idéal. Ce récit poétique, entre romantisme et surréalisme, est déjà une recherche du temps perdu.

Par Gérard de Nerval
Chez Editions Gallimard

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Genre

Littérature française (poches)

19

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06/06/2013 146 pages 2,00 €
Scannez le code barre 9782070454327
9782070454327
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PRÉFACE*

 

 

La Sylvie de Nerval est un être de fiction, mais plus qu’une héroïne de roman, c’est une créature poétique, à l’image de ces femmes qui furent les muses ou les amantes des poètes classiques, et dont on ne sait jamais bien si ce sont des fantômes, des fantasmes ou des êtres de chair. À l’imitation de Dante avec Béatrice, de Pétrarque avec Laure, on rime avec ardeur à partir d’un nom de femme, qui finit par avoir un semblant de réalité, à moins qu’on ne dissimule un amour réel sous les voiles de la fiction. Or Nerval connaissait bien ces poètes du XVIe ou du début XVIIe, puisqu’il a contribué à les sortir de l’oubli.

Le prénom de Sylvie apparaît une première fois dans « Angélique », sous la forme d’une allusion à la Sylvie de Théophile de Viau, et à la forêt de Chantilly. Adrienne est déjà présente elle aussi (« une très belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée… »), mais elle s’appelle Delphine, et bien que Nerval se promette de ne jamais oublier son prénom, elle prêtera son apparence, ainsi que le nimbe de carton doré de son costume, à la plus énigmatique et la plus troublante des filles du feu, qu’il nomme alors Adrienne. Car pour être fidèle à sa propre mémoire, Nerval en observe les métamorphoses, les déplacements, et même ce qu’il nomme des « illusions », c’est-à-dire les apparitions ressemblantes, les figures qui reviennent… On passe ainsi sans peine du théâtre aux forêts du Valois, des feux de la rampe aux clartés lunaires, dans « Sylvie » qui nous mène au cœur de la géographie nervalienne, et de son univers mental : des noms de villages et des noms de jeunes filles en fleurs (la fête du bouquet est une anticipation de l’univers proustien), des rondes et des déguisements, une initiation amoureuse et un faux mariage, des chansons populaires et de vieilles légendes font resurgir le passé, non pas tel qu’il fut, mais tel qu’on le rêve. Car ce qui est neuf chez Nerval, c’est que dans son récit la résurrection du souvenir est aussi importante que le souvenir lui-même : dans la calèche qui le mène de nuit vers les lieux de son enfance, les montées, les descentes, les cahots, les virages sont ceux d’une route qui mène vers le passé, et le cheminement est intérieur autant que la route est réelle.

C’est une image que poursuit Nerval, celle d’une actrice « belle comme le jour aux feux de la rampe qui l’éclairait d’en bas, pâle comme la nuit, quand la rampe baissée la laissait éclairée d’en haut sous les rayons du lustre » (et la Berma dans la Recherche est éclairée de la même façon, elle qui joue « d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce et veloutée », allusion aux Diamants de la couronne et au Domino noir, les deux pièces qu’elle joue en alternance). Mais grâce aux « bizarres combinaisons du songe », cette image s’efface au profit d’une autre, surgie de profondeurs qu’on appellerait aujourd’hui l’inconscient, et que Nerval est le premier à décrire avec autant de précision. Sous la figure éblouissante mais inaccessible de l’actrice il reconnaît un « souvenir à demi rêvé », et c’est vers une autre image qu’il décide soudain de se transporter : celle d’Adrienne et des « longs anneaux roulés de ses cheveux d’or », entrevue sous la lune au cours d’une cérémonie sacrée, d’un mariage mystique empêchant à jamais le mariage réel : « On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. » Dès lors Sylvie est délaissée, la douce réalité laissant la place à l’idéal sublime, à l’apparition fugace qui ne reviendra jamais, et dont le souvenir est tout entier dans la voix. Adrienne est devenue religieuse, Sylvie épousera le grand frisé, il ne reste plus à Nerval qu’à poursuivre en vain son actrice, dont il nous apprend alors qu’elle s’appelle Aurélie.

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