#Roman étranger

Après la mousson

Selina Sen

Selina Sen prend pour décor de ce premier roman mené tambour battant les faubourgs de New Delhi, où se sont installés en 1947, après avoir fui le Bengale, les grands-parents de ses deux héroïnes. Chhobi, la soeur aînée, qu'occupent essentiellement ses projets professionnels, tente de veiller-tant bien que mal-sur la jeune, ravissante et impulsive Sonali. Leur mère, dont le mari militaire en poste dans l'Himalaya est mort des années auparavant, se bat vent debout contre la solitude et la difficulté des temps. En cette année 1984, celle de l'assassinat d'Indira Gandhi par ses gardes du corps sikhs, l'insécurité et l'inquiétude règnent. Dadu le grand-père, muré dans la nostalgie de ses terres perdues avant la Partition, n'est plus d'aucun soutien, seule la présence lumineuse de Dida, la grand-mère, cuisinière émérite et protectrice du foyer, adoucit la vie quotidienne de cette lignée de femmes. L'arrivée de Sonny, un fils de famille, dans la vie de la belle Sonali va perturber l'équilibre précaire de la maisonnée. Séduite et abandonnée par le fringant jeune homme, Sonali se jette dans les bras d'un de ses cousins, un obscur marin, qu'elle épouse. Le nouveau mari embarque sur un bateau à la cargaison plus que suspecte, qui disparaît corps et biens. Sonali veut obtenir réparation: révélant une force de caractère insoupçonnée, elle se lance avec les femmes de sa famille dans une enquête qui les conduira à rien moins que des trafics d'armes et des malversations financières. Si le roman de Selina Sen se lit comme un récit d'aventures souvent rocambolesques, il décrit surtout, à travers une famille ordinaire, les mutations d'une société indienne où les jeunes générations prennent en main leur destin. Après la mousson est aussi un livre flamboyant, profondément ancré dans son territoire: la langue ciselée de l'auteur y restitue à merveille la saveur des mets, les couleurs des étoffes et le chatoiement de la ville.

Par Selina Sen
Chez Sabine Wespieser éditeur

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Genre

Littérature étrangère

trad. Dominique Goy-Blanquet
01/04/2009 478 pages 26,35 €
Scannez le code barre 9782848050706
9782848050706
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C’était une maison à un seul étage, au coin d’une allée étroite bordée de maisons identiques. Badigeonnées de jaune ou de rose vif, sauf celle de Mrs Chatterjee, d’un vert pistache douteux. Dans la brume de midi elles semblaient brasiller et fondre en mélangeant leurs teintes. La leur était blanche et striée de gris, à moitié étouffée par l’étreinte d’un jasmin indiscipliné. Une fois par an l’arbre se parait d’une constellation de fleurs odorantes, mais la plupart du temps il s’affalait hirsute et poussiéreux sur la véranda. 

Comme sa voisine, la maison était construite dans le style pro- saïque des colonies bâties à la hâte pour accueillir des réfugiés lorsque brusquement la population de Delhi avait doublé à la suite de la Partition. Le séjour en L, du type courant, menait vers les petites chambres à coucher, interrompu par une cuisine. Laquelle donnait à l’arrière sur une cour où les marinades de Dida dans leurs jarres de grès blanches et ocres suivaient la marche post-prandiale du soleil d’hiver. Des piments verts poussaient dans une cuvette mise au rancart. L’angle du fond abritait un hibiscus rouge velouté, pistils et pétales déployés en étalage de froufrous. 

Tant qu’il faisait encore sombre, les bulbuls chantaient perchés sur le kadamba, puis au lever du jour les sons quotidiens du réveil prirent le relais. Bruit sourd du journal roulé frappant à la porte d’entrée. Dida et les tasses à thé qui tintent dans la cuisine, soupir lointain des camions obligés de rétrograder pour gravir le nouveau pont routier. Et en bruit de fond, bien sûr, le roulement de tam- bour des robinets ouverts pour remplir les seaux qui serviraient de réserve jusqu’à ce que l’eau fraîche coule à nouveau en fin de journée. 

Dadu faisait grand cas de sa première tasse de thé. Selon un rituel presque aussi rigide qu’une cérémonie du thé japonaise, le thé Darjeeling à larges feuilles, du Lipton Carte verte, était mesuré avec soin dans la théière de porcelaine préalablement ébouillantée. Survivance du trousseau de mariage de Dida, cette pièce faisait partie d’un service Crown Derby fabriqué en Angleterre, tachetée maintenant par un fin réseau de craquelures sous le vernis. Le sucrier et le pot à lait avaient fini lâchés par des doigts négligents depuis belle lurette, il ne restait plus qu’une seule tasse fleurie de roses réservée à Dadu. Très originale, translucide et fragile avec un bouton de rose minuscule peint à mi-hauteur sur la face interne. Jamais les Porcelaines Hitkari ni même les Faïences du Bengale, des firmes aujourd’hui disparues, n’auraient pu imaginer des détails aussi subtils. Chhobi savait toujours à quel moment Dadu atteignait la marque du milieu : il avalait une grosse gorgée pour faire apparaître toute la fleur d’un seul coup, un peu comme le retrait de la marée dévoile soudain un coquillage irisé sur une plage déserte. 

Dida préférait le breuvage noir d’encre qu’elle laissait infuser après son bain et son offrande matinale ¢ il masquait l’arrière-goût amer de la saccharine dont elle usait. Elle ne se mettait jamais à table avec les autres. Aujourd’hui, comme toujours, Dadu présidait à moitié caché derrière The Statesman. Déjà baignée, répandant un léger arôme de savon au santal, Ma dans son sari raide d’amidon se versait lentement une tasse de thé. Chhobi essayait de déchiffrer les titres depuis l’autre bout de la table, mais à cet instant le journal retomba à plat. 

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