#Essais

Dans les coulisses du monde. Du Rwanda à la guerre d'Irak, un grand négociateur révèle le dessous des cartes

Jean-Marc de La Sablière

Mieux encore qu’un grand diplomate, Jean-Marc de La Sablière a été ce que les Américains appellent un « Deal Maker », un faiseur de paix. Dans tous les postes qu’il a occupés, qu’il s’agisse de la direction d’Afrique au Quai d’Orsay, de ses ambassades en Égypte et en Italie, de sa fonction de conseiller diplomatique auprès de Jacques Chirac et surtout de représentant de la France aux Nations unies, il a géré de nombreuses crises (Rwanda, Darfour, guerre d’Irak, Liban…) et contribué fortement à faire progresser la cause des droits de l’homme. Proche de Jacques Chirac, dont il a été un des conseillers les plus influents, il raconte la vie à l’Élysée sous la cohabitation avec la gauche, dévoile les mécanismes de décision sur les affaires internationales, brosse un portrait à la fois lucide et chaleureux de l’ancien chef de l’État, décrit les forces et les faiblesses de son entourage comme de tous les ministres des Affaires étrangères qu’il a eu à servir, d’Hubert Védrine à Alain Juppé. Il nous fait surtout vivre de l’intérieur l’incroyable bataille diplomatique qu’il a menée au sein du Conseil de sécurité, et en relation permanente avec Jacques Chirac et Dominique de Villepin, pour éviter la guerre d’Irak. Il nous livre ici un document historique de premier ordre, dans lequel on découvre aussi les coulisses des Nations unies, devenue l’instance de décision essentielle au niveau mondial, où les affrontements et les jeux d’influence entre grandes puissances et puissances émergentes peuvent conduire à des blocages ou des évolutions majeures. L’auteur nous fait entrer tout particulièrement dans le secret de quatre grandes négociations qui comptent dans l’histoire des Nations unies, où il a joué un rôle de premier plan. En avril 1991, alors que Saddam Hussein réprime les Kurdes, l’Onu fait une avancée majeure dans le « droit d’ingérence » en reconnaissant pour le première fois, par une résolution arrachée de justesse par la France, que les violations massives des droits de l’homme constituent une menace pour la paix et la sécurité internationale. En 2005, c’est sur l’initiative de Jean-Marc de La Sablière que la situation au Darfour est déférée devant la Cour pénale internationale, alors que cette instance, attaquée par les États-Unis, végétait depuis sa création. Durant cette même période, il est mandaté, au lendemain de l’assassinat de Rafic Hariri, pour faire adopter le texte qui conduira à la création du tribunal chargé de juger les auteurs de ce crime, ainsi que la résolution qui aboutira au départ des troupes syriennes et à la libération du Liban. En août 2006 enfin, il prend une part déterminante dans la résolution qui permettra mettre fin à la guerre entre Israël et le Hezbollah. Fort d’une expérience du monde peu commune et la connaissance qu’il a, en particulier, du monde arabe – son père était consul général à Jérusalem –, Jean-Marc de La Sablière livre ici une analyse très personnelle de la situation en Egypte ou en Syrie. S’agissant de la France, il s’avoue préoccupé par sa perte d’influence et d’une certain manque d’ambition dans son rôle international. Examinant nos atouts et nos faiblesses, il se demande s’il est encore possible de redresser la barre. Fidèle aux idéaux gaullistes, il plaide pour plus de courage et de volonté.

Par Jean-Marc de La Sablière
Chez Robert Laffont

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Genre

Sciences politiques

21/03/2013 381 pages 22,00 €
Scannez le code barre 9782221131145
9782221131145
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1 « Deal-maker »

 

Nous sommes le 14 février 2003. La salle du Conseil de sécurité est comble. Un peu plus d’une semaine auparavant, dans ce même lieu, le secrétaire d’État américain, Colin Powell, a tenté de convaincre le monde que Saddam Hussein n’avait pas abandonné ses programmes d’armes de destruction massive. Il n’a pas dissipé les doutes, et les Américains insistent. Avec les Anglais, ils ont décidé de partir en guerre, coûte que coûte. Ils veulent que l’usage qu’ils feront de la force soit légitimé par la communauté interna- tionale.

Le ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, président de séance, donne la parole à son collègue français, Domi- nique de Villepin. Dès les premières phrases, je me dis : la voix de Dominique est bien posée. Je sais que la portée des discours à l’ONU dépend beaucoup du rythme de la phrase : il ne faut jamais parler trop vite. Or, ce discours peut avoir une grande importance car il s’inscrit dans un contexte favorable. Les inspecteurs ne viennent-ils pas de souligner en début de séance que Saddam Hussein coopère mieux ? La France qui a pris la tête du combat en faveur du désarmement pacifique de l’Irak voit donc sa thèse crédibilisée. C’est le moment de lui donner un écho supplémen- taire dans le monde entier.

La veille, à l’hôtel UN Plaza, à deux pas du siège de l’Orga- nisation des Nations unies, nous avions travaillé tard sur le dis- cours. L’équipe était restreinte. Elle mesurait la force du texte. Le ministre testait les formules, pesait les propositions, modifiait, ajoutait ou supprimait, ici ou là, une phrase. Il était arrivé à bord du Concorde dans la matinée, son projet de discours déjà com- muniqué à l’Élysée. J’étais allé l’accueillir sur la passerelle. Le temps était glacial. Nous nous sommes engouffrés dans la voiture, son conseiller, Bruno Le Maire, devant, le portable sur les genoux, prêt à saisir d’éventuelles corrections. Immédiatement Dominique de Villepin me montre le texte. Je le lis rapidement. Il m’interroge alors sur la conclusion. C’est l’appel solennel aux membres du Conseil à prendre la responsabilité du désarmement dans la paix ; c’est surtout la référence à la vieille Europe et à notre vieux pays qui a connu les guerres et la barbarie et qui est toujours debout. « Dois-je la garder ? » me dit-il. Sans hésitation, je lui réponds : « Oui, Donald Rumsfeld mérite cette réponse. » Quelques jours auparavant, le secrétaire américain à la Défense avait en effet dénigré la vieille Europe en des termes méprisants. Et puis la référence au général de Gaulle me plaît.

Dominique de Villepin continue de s’adresser à l’auditoire d’une voix grave. Il évoque les résultats déjà obtenus par les inspections, les progrès qui peuvent encore être accomplis, l’amé- lioration de la coopération, l’inutilité et les conséquences d’une guerre. Mais ce n’est pas un discours pacifiste. Comme je l’ai souvent recommandé, y compris au président de la République, il rappelle que nous n’excluons pas l’usage de la force si Saddam Hussein cesse de coopérer. L’auditoire écoute, sans messes basses. La tension est palpable. Concentré, je regarde par moments la salle et sur ma gauche je vois Kofi Annan, le secrétaire général de l’ONU, qui effleure machinalement ses papiers. Visiblement, il perçoit que quelque chose se passe. J’attends la fin du discours qui doit produire son effet. C’est le cas. Le dernier mot prononcé, le silence se fait.

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