#Polar

Parce que le sang n'oublie pas

Pascal Vatinel

Pékin, avril 2009. Le journaliste Thomas Kessler n'imagine pas, en prenant ses quartiers dans un hôtel où il a ses habitudes, qu'il va plonger dans un passé d'une horreur absolue. Son ami Donald Wu, du China Daily, va en effet le lancer dans une incroyable course-poursuite à la recherche d'un criminel de guerre japonais présent lors du massacre de Nankin en 1937. Wu n'a que peu d'informations pour l'identifier. Mais les témoignages patiemment accumulés confirment que cet officier a profité de sa position pour se livrer aux crimes les plus sadiques, et pour s'enrichir en détournant à son profit des collections d'une valeur inestimable. Pour le retrouver, Kessler recevra à Tokyo l'aide précieuse de son confrère Mizuno, et de Wada Miyoko, brillante universitaire. Avec eux, il entrera dans la mémoire de sang du Japon où les criminels de guerre sont aujourd'hui encore célébrés comme des héros. Avec ce roman, Pascal Vatinel nous conduit au coeur du Japon du XXIe siècle, à la rencontre de samurais des temps modernes qui vivent à l'ombre des plus antiques traditions.

Par Pascal Vatinel
Chez Editions du Rouergue

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Genre

Policiers

19/01/2011 343 pages 21,30 €
Scannez le code barre 9782812601842
9782812601842
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Environs de Nankin,

province du Jiangsu, Chine,

15 août 1937

 

 

« Quatre-vingt-dix li ne valent que pour la moitié d’un trajet de cent li. » L’adage de ses lointains ancêtres résonnait fiévreusement en Hong Shaozu, qui voyait devant lui le chemin s’allonger sans fin. Comment mesurer les kilomètres parcourus ? Ceux qui l’attendaient encore ? Depuis un bon moment, Hong évitait de se poser ces questions. Il était plongé dans la contemplation de ses pieds ou, pour être plus précis, des petits nuages de poussière jaune gris soulevés par chacune de ses foulées. Le pauvre bougre avait soif, très soif. Il tentait de ne penser à rien et surtout pas au soleil qui le brûlait ou à la distance qu’il lui restait à parcourir. Les lourdes planches de bois avaient peu à peu glissé sur le milieu de son dos, l’obligeant à garder la tête courbée vers le sol. Le seul paysage qu’il avait ainsi tout loisir d’admirer se résumait au chemin pierreux et poussiéreux qu’il écrasait de ses pieds nus. À présent sa langue était un morceau d’éponge durci et il ne pouvait déglutir sans faire une grimace, tant sa gorge était desséchée.

Tout en marchant, Hong marmonnait, se querellant avec lui-même. Il se maudissait de n’avoir pas pris le temps de mieux s’organiser. Pourquoi fallait-il toujours qu’il fût si pressé ? Cinq minutes, ce n’était pas grand-chose et cela aurait pourtant suffi à rendre son expédition tellement plus confortable. En premier lieu, il aurait dû s’appliquer à retrouver sa vieille paire de sandales, encore cachée dans le fatras encombrant la pièce qu’il occupait, juste à côté de l’atelier. Ensuite, à la sortie de Nankin, il n’aurait pas dû grimper dans la première charrette qui passait. Le vieux paysan qui l’avait fait monter à ses côtés avait changé de direction, à peine douze kilomètres plus loin. Ce qui en laissait à peu près autant à Hong pour arriver par ses propres moyens à Yangshan, le village où vivaient ses sœurs. Pendant cette première partie du trajet, trois camions les avaient dépassés. C’aurait bien été le diable si un de ces trois-là ne l’avait pas pris à son bord, lui épargnant ses efforts et un temps considérable. Et maintenant qu’il devait crapahuter sous la forte chaleur, il réalisait que, pour ne pas se surcharger, il n’avait pas non plus emporté son vieux bocal de thé, qu’un bout de corde lui permettait d’accrocher à la ceinture. Encore le mauvais choix. Plus que jamais il aurait apprécié une bonne rasade de l’eau tiède dans laquelle il laissait infuser quelques feuilles de thé rouge.

Âgé d’une trentaine d’années et plutôt fluet, Hong Shaozu était heureusement plein de vitalité. Il aurait fallu beaucoup plus de treize kilomètres à pied, même en pleine fournaise, pour l’amener à renoncer à cette réunion familiale. D’autant que cela faisait un bout de temps qu’il n’avait pas fait le déplacement. Il essaya de se rappeler quand, pour la dernière fois, il avait parcouru les vingt-cinq kilomètres séparant Nankin de son village natal, plus à l’est. Pas depuis l’hiver, trop de travail. Pas non plus pendant l’hiver, trop froid cette année-là. C’était donc à l’automne. Oui, c’est ça, à l’automne, pour la Fête de la Lune. Il avait encore dans la bouche le goût des délicieux gâteaux que ses deux sœurs avaient préparés pour l’occasion, avec le jaune d’œuf et la pâte sucrée de haricots rouges. C’est dans des moments comme celui-là que Hong regrettait le plus de n’être pas marié. Rien ne valait une femme à la maison pour vous mijoter de bons petits plats et des gâteaux de lune pour la Fête de l’Automne. Il était jeune et savait qu’il avait encore le temps avant de se mettre en ménage. Et c’était précisément de temps dont il avait besoin pour se constituer le pécule nécessaire à ce genre de projet.

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