#Roman francophone

La Féroce

Nicola Lagioia

"Qui ne connaissait pas les Salvemini, à Bari ? Il était arrivé au légiste de croiser Clara, quand elle était encore vivante, belle et pâle dans sa robe du soir à la sortie d'une boîte de nuit". Quand, un matin de printemps, le corps de Clara Salvemini est découvert au pied d'un immeuble, tous concluent au suicide. Mais une question reste en suspens : qui l'y a poussée ? Clara était-elle liée aux affaires de son père, l'entrepreneur le plus influent de la région ? Son frère Michele, ombrageux et rebelle, est décidé à connaître la vérité - quitte à faire voler en éclats ce qu'il lui reste de famille.

Par Nicola Lagioia
Chez Editions Gallimard

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Genre

Poches Littérature internation

trad. Simonetta Greggio, Renaud Temperini
12/09/2019 512 pages 9,40 €
Scannez le code barre 9782072787119
9782072787119
© Notice établie par ORB
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Prédire est un exercice très difficile,

surtout en ce qui concerne l'avenir.

NIELS BOHR

 

 

PREMIÈRE PARTIE

CEUX QUI PARLENT NE SAVENT PAS,

CEUX QUI SAVENT SE TAISENT

 

Trois quartiers d'une lune pâle éclairaient la nationale à deux heures du matin. Cette route reliait la province de Tarente à celle de Bari, et à cette heure-ci, habituellement, elle était déserte. En filant vers le nord, la chaussée suivait un axe imaginaire dont elle déviait parfois, laissant derrière elle des oliviers, des vignobles et de courtes rangées de bâtiments industriels semblables à des hangars d'aviation. Au trente-huitième kilomètre, il y avait une station-service – la seule sur ce périmètre – où depuis peu on trouvait, en plus d'un self-service, des distributeurs automatiques de café et de plats froids. Pour signaler cette nouveauté, le propriétaire avait fait installer un skydancer sur le toit du garage, une espèce de marionnette de cinq mètres de haut animée par un système de soufflerie.

Ce VRP gonflable ondoyait dans le vide et continuerait à le faire jusqu'aux premières lueurs de l'aube. Il donnait surtout l'impression d'être une âme en peine.

Au-delà de cette étrange apparition, le paysage continuait, plat et uniforme, sur des kilomètres. On avait presque le sentiment d'avancer dans le désert. Plus loin, un diadème crépitant de lumière annonçait la ville, mais de l'autre côté de la rambarde de sécurité, il n'y avait que des terrains en friche, des arbres fruitiers et quelques villas bien cachées derrière des haies. C'était là que vivaient les animaux nocturnes.

Les hulottes traçaient de longues lignes obliques dans l'air. Elles planaient un long moment, avant d'aller battre des ailes près du sol pour que les insectes, terrifiés par la tempête d'arbustes et de feuilles mortes, sortent à découvert, signant ainsi leur arrêt de mort. Un grillon remuait ses antennes sur une feuille de jasmin. Et tout autour, fuyante comme une grande marée suspendue dans le vide, une flottille de phalènes palpitait dans la lumière polarisée de la voûte céleste.

Semblables à elles-mêmes depuis des millions d'années, ces créatures aux ailes poilues ne faisaient qu'un avec l'équation qui garantissait la stabilité de leur vol. Accrochées au fil invisible de la lune, elles patrouillaient sur le territoire par milliers, ondoyant d'un côté à un autre pour éviter les attaques des rapaces. Puis, comme chaque nuit depuis une vingtaine d'années, quelques centaines d'entre elles coupèrent le contact avec le ciel. Persuadées d'avoir encore affaire à la lune, elles mirent le cap sur les spots d'un petit groupe de villas. À mesure qu'elles se rapprochaient des lumières artificielles, l'inclinaison dorée de leur vol se brisait. Leur mouvement prenait alors la forme d'une danse circulaire obsessionnelle que seule la mort pouvait interrompre.

Un tas noirâtre de ces insectes gisait dans la véranda de la première de ces habitations.

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