#Roman francophone

L'événement

Annie Ernaux

" Depuis des années, je tourne autour de cet événement de ma vie. Lire dans un roman le récit d'un avortement me plonge dans un saisissement sans images ni pensées, comme si les mots se changeaient instantanément en sensation violente. De la même façon, entendre par hasard La javanaise, J'ai la mémoire qui flanche, n'importe quelle chanson qui m'a accompagnée durant cette période, me bouleverse. "

Par Annie Ernaux
Chez Editions Gallimard

0 Réactions | 1 Partages

Genre

Littérature française (poches)

1

Partages

28/08/2001 130 pages 6,30 €
Scannez le code barre 9782070419234
9782070419234
© Notice établie par ORB
plus d'informations

Mon double vœu : que l'événement devienne écrit. Et que l'écrit soit événement.

Michel Leiris

Qui sait si la mémoire ne consiste pas à regarder les choses jusqu'au bout.

Yûko Tsushima

Je suis descendue à Barbès. Comme la dernière fois, des hommes attendaient, groupés au pied du métro aérien. Les gens avançaient sur le trottoir avec des sacs roses de chez Tati. J'ai pris le boulevard de Magenta, reconnu le magasin Billy, avec des anoraks suspendus au-dehors. Une femme arrivait en face de moi, elle portait des bas noirs à gros motifs sur des jambes fortes. La rue Ambroise-Paré était presque déserte jusqu'aux abords de l'hôpital. J'ai suivi le long couloir voûté du pavillon Elisa. La première fois je n'avais pas remarqué un kiosque à musique, dans la cour qui longe le couloir vitré. Je me demandais comment je verrais tout cela après, en repartant. J'ai poussé la porte 15 et monté les deux étages. À l'accueil du service de dépistage, j'ai remis le carton où est inscrit mon numéro. La femme a fouillé dans un fichier et elle a sorti une pochette en papier kraft contenant des papiers. J'ai tendu la main mais elle ne me l'a pas donnée. Elle l'a posée sur le bureau et m'a dit d'aller m'asseoir, qu'on m'appellerait.

La salle d'attente est séparée en deux boxes contigus. J'ai choisi le plus proche de la porte du médecin, celle aussi où il y avait le plus de monde. J'ai commencé à corriger les copies que j'avais emportées. Juste après moi, une fille très jeune, blonde avec de longs cheveux, a tendu son numéro. J'ai vérifié qu'on ne lui donnait pas non plus sa pochette et qu'elle aussi serait appelée. Attendaient déjà, assis loin les uns des autres, un homme d'une trentaine d'années, vêtu mode et calvitie légère, un jeune Noir avec un walkman, un homme d'une cinquantaine d'années, au visage marqué, affaissé dans son siège. Après la fille blonde, un quatrièmehomme est arrivé, il s'est assis avec détermination, a sorti un livre de sa serviette. Puis un couple : elle, en caleçon, avec un ventre de grossesse, lui en costume cravate.

Sur la table, il n'y avait pas de journaux, seulement des prospectus sur la nécessité de manger des produits laitiers et « comment vivre sa séropositivité ». La femme du couple parlait à son compagnon, se levait, l'entourait de ses bras, le caressait. Il restait muet, immobile, les mains appuyées sur un parapluie. La fille blonde gardait les yeux baissés, presque fermés, son blouson de cuir plié sur ses genoux, elle paraissait pétrifiée. À ses pieds, il y avait un grand sac de voyage et un petit qui s'attache dans le dos. Je me suis demandé si elle avait plus de raisons que les autres d'avoir peur. Elle venait peut-être chercher son résultat avant de partir en week-end, ou de retourner chez ses parents en province. La docteure est sortie de son bureau, une jeune femme mince, pétulante, avec une jupe rose et des bas noirs. Elle a dit un numéro. Personne n'a bougé. C'était quelqu'un du box d'à côté, un garçon qui est passé rapidement, je n'ai vu que des lunettes et une queue-de-cheval.

Retrouver tous les articles sur L'événement par Annie Ernaux

Commenter ce livre