#Roman francophone

Dans la forêt

Jean Hegland

Dans la forêt naît d'une nuit d'insomnie : "Au lever du soleil, j'avais un plan et une fin, et avant le petit déjeuner je me suis mise à rédiger le livre. " Il faudra pourtant quatre années à l'auteur pour mettre un point final à ce premier roman rédigé sous la forme d'un journal intime. Commence alors la recherche d'un éditeur. L'époque n'est pas aux dystopies, et tous les agents refusent de défendre le roman. Jean entreprend alors de contacter des maisons d'édition indépendantes et régionales. Une seule, Calyx, petite maison d'édition de l'Oregon, est intéressée. Structure à but non lucratif, gérée en grande partie par des bénévoles, elle doit emprunter de l'argent pour payer les frais d'impression des 4 000 premiers exemplaires. Jean Hegland accepte d'organiser et de financer elle-même une tournée dans les librairies indépendantes de l'Ouest américain. Le livre est porté par un bouche-à-oreille impressionnant. 14 000 exemplaires seront vendus par les éditions Calyx. Une libraire du Nouveau-Mexique, qui à elle seule a vendu 300 exemplaires du roman en quelques mois, parle du livre à ses représentants : le phénomène naissant arrive aux oreilles des éditeurs de New York, qui commencent à batailler. C'est Bantam Books qui obtient les droits du livre et réimprime 45 000 exemplaires pour le lancement. Les ventes dépasseront les 100 000 exemplaires aux Etats-Unis. Traduit dans plus de 14 langues, adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux en 2016, Dans la forêt rencontre un succès inespéré et qui, depuis vingt ans, ne se dément pas. Jean Hegland a choisi de reverser une large partie de ses droits d'auteur au profit de la reforestation.

Par Jean Hegland
Chez Gallmeister

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Genre

Littérature anglo-saxonne

Pour Douglas Fisher et Garth Leonard Fisher

À la mémoire de Leonard Hegland

 

 

C’EST étrange, d’écrire ces premiers mots, comme si je me penchais par-dessus le silence moisi d’un puits, et que je voyais mon visage apparaître à la surface de l’eau – tout petit et se présentant sous un angle si inhabituel que je suis surprise de constater qu’il s’agit de mon reflet. Après tout ce temps, un stylo a quelque chose de raide et d’encombrant dans ma main. Et je dois avouer que ce cahier, avec ces pages blanches pareilles à une immense étendue vierge, m’apparaît presque plus comme une menace que comme un cadeau – car que pourrais-je y relater dont le souvenir ne sera pas douloureux ?

Tu pourrais écrire sur maintenant, a dit Eva, sur l’époque actuelle. J’étais tellement persuadée ce matin que le cahier me servirait à étudier que j’ai dû faire un effort pour ne pas me moquer de sa suggestion. Mais je me rends compte à présent qu’elle a peut-être raison. Tous les sujets auxquels je pense – de l’économie à la météorologie, de l’anatomie à la géographie et à l’histoire – semblent tourner en rond et me ramener inévitablement à maintenant, à ici et aujourd’hui.

Aujourd’hui, c’est Noël. Je ne peux pas l’éviter. Nous avons barré les jours sur le calendrier bien trop consciencieusement pour confondre les dates, même si nous aurions aimé nous tromper. Aujourd’hui, c’est le jour de Noël, et le jour de Noël est une nouvelle journée à passer, une nouvelle journée à endurer afin qu’un jour, bientôt, cette époque soit derrière nous.

À Noël prochain, tout ceci sera terminé, et ma sœur et moi aurons retrouvé les vies que nous sommes censées vivre. L’électricité sera rétablie, les téléphones fonctionneront. Des avions survoleront à nouveau notre clairière. En ville, il y aura à manger dans les magasins et de l’essence dans les stations-service. Bien avant Noël prochain, nous nous serons permis tout ce qui nous manque maintenant et dont nous avons terriblement envie – du savon et du shampoing, du papier toilette et du lait, des fruits et de la viande. Mon ordinateur marchera, le lecteur CD d’Eva tournera. Nous écouterons la radio, lirons le journal, consulterons Internet. Les banques et les écoles et les bibliothèques auront rouvert, et Eva et moi aurons quitté cette maison où nous vivons en ce moment comme des orphelines qui ont fait naufrage. Ma sœur dansera avec le corps de ballet de San Francisco, j’aurai fini mon premier semestre à Harvard, et ce jour humide et sombre que le calendrier persiste à appeler Noël sera passé depuis très, très longtemps.

 

— JOYEUX Noël semi-païen, légèrement littéraire et très commercial, annonçait toujours notre père le matin de Noël quand, bien avant l’aube hivernale, Eva et moi faisions équipe dans le couloir devant la chambre de nos parents.

Tellement excitées que nous ne tenions pas en place nous les suppliions de se lever, de descendre, de se dépêcher, tandis qu’ils bâillaient, s’obstinaient à enfiler leurs peignoirs, à se laver la figure et à se brosser les dents, même – quand notre père était particulièrement agaçant – à faire du café.

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Dans la forêt

Jean Hegland trad. Josette Chicheportiche

Paru le 07/06/2018

308 pages

Gallmeister

11,00 €