Je reste ici

Marco Balzano

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Trina s'adresse à sa fille, Marica, dont elle est séparée depuis de nombreuses années, et lui raconte sa vie. Elle a dix-sept ans au début du texte et vit à Curon, village de montagne dans le Haut-Adige, avec ses parents. En 1923, ce territoire autrichien, annexé par l'Italie à la suite de la Première Guerre mondiale, fait l'objet d'une italianisation forcée : la langue allemande, qu'on y parle, est bannie au profit de l'italien. Trina entre alors en résistance et enseigne l'allemand aux enfants du bourg, dans l'espoir aussi de se faire remarquer par Erich, solitaire aux yeux gris qu'elle finira par épouser et dont elle aura deux enfants, Michael et Marica.

Au début de la guerre, tandis qu'Erich s'active dans une farouche opposition aux mussoliniens et au projet de barrage qui menace d'immerger le village, la petite Marica est enlevée par sa tante, et emmenée en Allemagne. Cette absence, vive blessure jamais guérie chez Trina, sera le moteur de son récit. Elle ne cachera rien des fractures apparaissant dans la famille ou dans le village, des trahisons, des violences, mais aussi des joies, traitées avec finesse et pudeur.
traduction Nathalie Bauer

Par Marco Balzano
Chez Philippe Rey

Genre

roman étranger

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Grand format

ISBN : 9782848766836
220 pages - 08/2018 - 18,00 €

Numérique

ISBN : 9782848766843
- 08/2018 - 11,99 €

À Riccardo

 

 

Une histoire ne dure que dans la cendre.

Eugenio Montale

 

« Petit testament », in La tourmente et autres poèmes, traduction de Patrice Angelini, Gallimard, 1966.

 

 

 

Première partie


Les années

 

 

1


Tu ne sais rien de moi, et pourtant tu en sais long, car tu es ma fille. L’odeur de ta peau, la chaleur de ton haleine, ta tension nerveuse, c’est moi qui te les ai transmises. Je te parlerai donc comme si tu avais vu dans mon cœur.

Je serais capable de te décrire minutieusement. Mieux, les matins où la couche de neige est épaisse et la maison enveloppée d’un silence qui coupe le souffle, des détails me remontent en mémoire. Il y a quelques semaines, je me suis rappelé un grain de beauté que tu as sur l’épaule et que tu me montrais chaque fois que je te donnais le bain dans le baquet. Il t’obsédait. Ou cette boucle derrière l’oreille, la seule dans tes cheveux couleur de miel.

Je manie prudemment les rares photos que j’ai de toi : avec le temps, on a la larme plus facile. Et je déteste pleurer. Je déteste ça, parce que c’est idiot et que ça ne me console pas. Pleurer m’épuise, me fait passer l’envie d’avaler une bouchée ou d’enfiler ma chemise de nuit avant d’aller me coucher. Alors qu’il faut prendre soin de soi, serrer les poings, y compris quand la peau de vos mains se couvre de taches. Se battre coûte que coûte. Voilà ce que ton père m’a appris.

 

Toutes ces années, je me suis imaginée comme une bonne mère. Sûre, brillante, amicale… des adjectifs qui ne me siéent guère. Au village, on me dit encore madame la maîtresse, mais on me salue de loin. On sait que je ne suis pas du genre affable. Parfois je repense au jeu que je proposais aux enfants de onzième : « Dessinez l’animal qui vous ressemble le plus. » Aujourd’hui je me représenterais comme une tortue, la tête rentrée dans sa carapace.

J’aime à croire que je n’aurais pas été une mère indiscrète. Je ne t’aurais pas demandé, comme l’a toujours fait la mienne, qui était un tel ou un tel, si tu lui prêtais attention ou si tu voulais te fiancer avec lui. Mais c’est peut-être une des histoires que je me raconte ; si tu avais été là, je t’aurais bombardée de questions et t’aurais jeté un regard de travers à chaque réponse évasive. Au fil des ans, on se sent de moins en moins supérieur à ses propres parents. Et puis, si je hasarde maintenant des comparaisons, elles tournent nettement à mon désavantage. Ta grand-mère était difficile et sévère, elle avait les idées claires sur tout, distinguait avec aisance le blanc du noir et n’avait aucun scrupule à trancher à coups de hache. Moi, je me suis perdue dans une gamme de gris. D’après elle, à cause des études. Elle voyait dans les gens instruits des êtres inutilement compliqués. Des fainéants, des pédants, qui coupent les cheveux en quatre. Je pensais, pour ma part, qu’il n’y avait pas de plus grand savoir que les mots, en particulier pour une femme. Événements, histoires, rêveries, il importait d’en être affamé et de les conserver pour les moments où la vie s’obscurcit ou se dépouille. Je croyais que les mots pouvaient me sauver.