#Roman francophone

Bénédict

Cécile Ladjali

À l’Université de Lausanne en hiver, comme à Téhéran, où se poursuivent les cours au printemps, l’enseignement singulier et la mystérieuse personne de Bénédict Laudes, professeur de littérature comparée, inspirent troubles passions et sentiments contradictoires aux étudiants, filles et garçons confondus. La densité du noir et blanc, entre Orient et Occident, donne ses couleurs au nouveau roman de Cécile Ladjali, romancière d’origine iranienne qui renoue ici avec les motifs fondamentaux qui jalonnent son œuvre : la terre des origines, la fusion des contraires et la transmission.

Par Cécile Ladjali
Chez Actes Sud

0 Réactions |

Editeur

Actes Sud

03/01/2018 272 pages 20,80 €
Scannez le code barre 9782330092405
9782330092405
© Notice établie par ORB
plus d'informations

À Mahnaz Mohammadi, femme libre.

 

 

C’est un acte de magie noire de trans­former la chair de la femme en ciel.

René Magritte


Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’in­­fini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable –, lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mon­des d’idées différeront-ils des nôtres ? – Elle trouvera des choses étranges, inson­­dables, repoussantes, délicieuses…

Arthur Rimbaud

 

 

Eux

 

 

Nous avons suivi le chemin de croix qui relie la chapelle des Vernettes à l’oratoire pour boire à la source miraculeuse. L’évêque d’Annecy l’avait ainsi nommée à la suite de la guérison d’un lépreux au xviie siècle. À la mi-juillet, au pied de l’aiguille Grive, l’air est incandescent et nos gorges brûlent. Partis à l’aube de la vallée du Ponthurin, nous marchons depuis des heures. Nous posons nos sacs à dos où pendent nos gourdes vides et buvons au filet d’eau glacée qui gicle d’entre les pierres grises couvertes de lichen. À notre surprise elle est amère comme l’absinthe.

L’un de nous s’est approché de la fenêtre de l’oratoire pour voir à l’intérieur. Il procède à un mouvement circulaire du plat de la paume pour racler la poussière qui couvre la vitre et nous chuchote qu’il faut déguerpir. Qu’il a peur. Nous nous moquons. Il insiste. Il ne faut pas rester là. L’oratoire est occupé. Il y a quelque chose à l’intérieur.

L’air est plein de cloches. Le vide sent la cire des cierges. Le 16 juillet est le jour de la procession de la Vierge qui traverse, joyeuse, les alpages fleuris sur son autel en bois doré portatif de Peisey-­Nancroix à la chapelle des Vernettes culminant à mille huit cent seize mètres d’altitude sous les cieux. Les pèlerins affluent de partout. Certains d’entre eux sont tout aussi assoiffés que nous et se pressent à la source amère.

Nous leur disons qu’il faut s’écarter de l’oratoire, ne pas y pénétrer. Qu’il y a à l’intérieur quelque chose d’impossible. Alors bien sûr, puisque les foules sont stupides, quelques pèlerins cherchent à forcer la porte. Pour voir. Pour prier disent-ils, le sanctuaire étant propice aux miracles. Nous leur disons qu’à cet effet il y a la chapelle Notre-Dame-des-Vernettes en haut du chemin. Mais qu’ici ils ne peuvent pas rester. Nous, athées, simples randonneurs du dimanche, nous devenons les gardiens de ce qui nous dépasse, tandis que les convertis se déchaînent.

Ce qui est loti dans l’oratoire est apeuré par les agitations et les cris perçus de l’autre côté des murs pourtant bien épais. Ce qui est loti dans la pénombre de l’oratoire se recroqueville au creux du plaid bleu qui a servi de couche les nuits dernières. Ce qui est loti dans le silence des orgues n’est pas seul. Un autre semblable, tout aussi semblable à lui, est assis sur le plaid et cache son visage derrière ses mains aiguës comme des ailes.

Retrouver tous les articles sur Bénédict par Cécile Ladjali

0 Commentaires

 

Aucun commentaire.