Le tourbillon de la vie

Aurélie Valognes

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Le temps d'un été, Arthur et son petit-fils rattrapent les années perdues. Plus de 60 ans les séparent, mais ensemble ils vont partager les souvenirs de l'un et les rêves de l'autre. Le bonheur serait total si Arthur ne portait pas un lourd secret.

Un roman sur le temps qui passe, la transmission et les plaisirs simples qui font le sel de la vie.

Entre émotion, rire et nostalgie,Aurélie Valognes nous touche en plein coeur.

Par Aurélie Valognes
Chez Fayard

Editeur

Fayard

Genre

roman français

1

Partages

Grand format

ISBN : 9782213720579
- 18,00 €

ACTE I

Vieillir, c’est pas pour les mauviettes.

Bette Davis

1

Le ciel s’assombrit et, au loin, une ondée efface déjà la ligne d’horizon. Les fins de journée sont orageuses ces temps-ci, les nuages susceptibles. Un rien semble les contrarier. La mer, elle, continue son travail de sape contre le banc de sable, contre la falaise aussi. Inlassablement. Elle sera là demain, quelle que soit l’humeur du ciel ou celle des poissons.

Arthur remet sa chemise et crie :

– Reviens, Louis, tu es tout bleu !

– Encore, Papy, encore, s’il te plaît ! Je nage jusqu’à la bouée !

– Louis, une prochaine fois ! Il commence à faire froid.

À regret, Louis sort de la mer en grelottant et se jette avec force dans les bras de son grand-père, qui lui tend la serviette de plage. Après quelques secondes d’un câlin tout mouillé, Arthur le sèche énergiquement.

Bâti comme un trombone à nœuds, avec ses épaules maigres et ses genoux cagneux, le jeune trublion aux cheveux tout ébouriffés arbore une moue réprobatrice :

– Mais pourquoi tu m’as demandé de sortir ?

– Parce que je t’entendais claquer des dents depuis ma paillasse !

– Même pas vrai, bougonne Louis en s’affalant dans le sable.

– Si, je te jure. Tu vas attraper la mort, un de ces jours…

– Je m’en fiche.

Transi de froid, le jeune garçon regarde avec envie le roulement des vagues qui semble l’appeler encore. À peine séché qu’il aimerait déjà repartir, plonger la tête la première, d’un coup, et se laisser porter par le courant, sur le dos, comme un poisson.

Louis a 8 ans. À cet âge, le passé n’est qu’une virgule, le futur, des points de suspension, et le présent, des interrogations.

– Dis, Papy, elle est jamais fatiguée, la mer, de faire des vagues ?

– Très bonne question, mon petit. On viendra vérifier si elle dort, la nuit.

La plage est quasiment déserte. Les touristes s’enfuient dès que le soleil se cache. À droite, leurs seuls voisins sont des grands-parents, qui surveillent de loin la construction ingénieuse de leurs petits-enfants : un château de sable géant, censé résister à la marée montante.

– Ils ont l’air confortables, leurs fauteuils de plage, à ces grabataires là-bas… fait remarquer le grand-père.

– Pourquoi tu t’en achètes pas un ? s’enthousiasme Louis.

– Ça ne serait pas rentable : je ne vais à la plage qu’avec toi, et je te rappelle que tu ne me laisses pas beaucoup m’asseoir, « Monsieur je saute dans les vagues », « Monsieur je nage hyper-loin ». Et puis, je tiens à rester le fringant senior que tu as devant toi ! déclare-t-il en se relevant avec difficulté de sa natte de plage.

Enfin debout, il demande, fier, les mains sur les hanches :

– Louis, je vais chercher une glace. Je te prends comme d’habitude ?

– Oui, s’il te plaît, Papy !

 

2

Je suis heureux de t’avoir retrouvé, Louis, de t’avoir à mes côtés, heureux que les choses de la vie nous aient à nouveau réunis, pour un temps aussi incertain que défini…

 

Si tu savais, mon petit, comme j’ai dû batailler avec ta maman pour qu’elle me laisse te garder, pour qu’elle m’accorde sa confiance. On se parle si peu, elle et moi. Avec les années, ses mots sont de plus en plus rares, sa voix, de plus en plus dure. J’ai promis de prendre soin de toi et je le ferai. Même si, à chaque instant, je doute : en suis-je encore capable ?

 

Peut-être est-ce le dernier été où Nina ose encore te confier à moi. Le dernier été où personne ne connaît mon secret.

 

Peut-être est-ce le dernier été tout court.

 

3

Tous les jours, elle est là. La dame des glaces. Il ne connaît pas son prénom, mais il serait prêt à parier qu’il a un goût sucré. Elle l’attend avec son beau sourire, sa peau délicatement hâlée et ses lèvres généreuses, gorgées de gourmandise. Sous son auvent, avec sa visière et son joli chemisier à rayures horizontales roses et blanches, elle rayonne et Arthur voit sa journée s’illuminer.

– Chère Mademoiselle…

– Bonjour, mon bon Monsieur. Quel plaisir de vous revoir ! Comment allez-vous aujourd’hui ?

– Ma foi, comme un petit vieux, on fait aller. Quelques douleurs, de-ci de-là, mais on ne se plaint pas. Et j’ai de la visite, ces temps-ci, dit-il en désignant du regard son petit-fils resté sur la plage. Donc, le moral est bon. Excellent, même ! Ça va toujours mieux, quand on est moins seul…

La jeune femme aperçoit Louis au loin qui court derrière une mouette. Puis elle s’adresse à Arthur avec douceur :

– Alors, qu’est-ce qui vous ferait plaisir aujourd’hui ?

Quand elle lui parle, Arthur a le sentiment de voir une lumière de joie passer dans ses beaux yeux noisette.

– Comme d’habitude, ce sera parfait…

– Le comme d’habitude d’hier ou d’avant-hier ? ose-t-elle, timidement.

– Ah ? Je n’avais pas pris la même chose ? s’étonne-t-il en fronçant les sourcils. C’est étrange… Faites comme hier alors. Cet enfant change d’avis plus souvent que de chemise. Et mettez-moi deux cônes, s’il vous plaît !

Elle plonge généreusement sa cuillère dans le bac à glace ; une mèche de cheveux auburn vient se poser devant ses yeux. Elle la rejette avec élégance, en soufflant délicatement de côté. D’une main hésitante, Arthur ouvre son porte-monnaie, choisit un billet et déclare, comme dans une routine bien rodée entre eux :

– Gardez la monnaie, chère Mademoiselle.

– C’est très gentil. Merci à vous, Monsieur. À demain.

– À demain oui, peut-être…

Marchant comme sur des œufs, la respiration retenue, c’est armé de ses deux cônes qui défient à chaque pas les lois de la gravité qu’il revient vers la plage.

Louis lui lance aussitôt deux yeux ronds :

– Pourquoi t’as pris ce parfum ?

– Tout le monde aime le chocolat, non ?

Le jeune garçon maintient son regard sévère avant de saisir le cône et de soupirer :

– Moi, ce que je préfère au monde, c’est vanille/fraise, tu te rappelais plus ?

 

4

Depuis quelque temps, les souvenirs s’en vont, un à un. Les plus récents surtout.

Mémo Louis :

Vanille/fraise – important, ne plus se tromper.

J’ai d’abord mis cela sur le compte de la vieillesse. Je n’oubliais que des broutilles, des détails sans importance. Mais j’ai bien senti que les choses s’accéléraient, que les pertes de mémoire s’intensifiaient. Le verdict est finalement tombé le mois dernier. Le mot tant redouté est sorti de la bouche du médecin.

 

Ta mère ne sait rien du bilan neurologique. Le lui dire serait admettre la maladie. Je m’y refuse. Je ne suis pas encore prêt. Et puis, la connaissant, elle m’en voudrait davantage.

 

Nina m’en veut depuis toujours. Elle m’en voudra éternellement. De ne pas avoir été assez présent.

 

J’ai insisté auprès de ta mère, Louis, pour t’avoir à mes côtés.

 

Je ne sais pas si tu le redoutes, moi, un peu. Ce n’est pas toujours amusant pour un enfant de passer autant de temps avec un vieux monsieur. Encore moins si celui-ci n’est plus tout à fait lui.

 

Nina s’est finalement laissé convaincre : je crois qu’elle ne veut pas priver son fils de son unique grand-parent. Et puis, l’été, c’est son pic d’activité. J’ai bien senti, même si elle ne l’avouera jamais, qu’elle était soulagée d’avoir une solution pour te garder. De toute façon, s’il y a le moindre pépin, votre maison n’est pas loin. Dix kilomètres à peine.

 

Nous voilà donc réunis comme chaque année, Louis, mais pas seulement pour quelques jours. Cette fois, toi et moi, c’est pour tout un été.

 

5

Le garçon hésite encore avec sa glace, qui commence à fondre le long de sa main. Tout le monde aime le chocolat, mais pas lui : Louis n’aime ni sa couleur, ni son amertume. Cependant, la mer lui a donné faim et il s’est déjà privé de son quatre-heures hier. Lorsqu’il se décide enfin, à la première lampée, il se barbouille le visage de cacao. Le grand-père l’observe en silence, puis goûte du bout des lèvres la boule supérieure de son cornet qui menace de tomber. Il redoute la fulgurance du froid au contact de ses dents ; à sa grande surprise, c’est une sensation agréable qui l’envahit :

– Dis donc, c’est délicieux ! Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas autorisé ce petit plaisir.

– Bah, oui, Papy, c’est toujours drôlement bon, la glace ! acquiesce Louis la bouche pleine. D’ailleurs pourquoi on n’en mange pas en hiver ?

– Parce qu’il fait trop froid, et que froid plus froid ne font pas bon ménage.

– J’suis pas d’accord, moi.

– Eh bien, jeune révolutionnaire, c’est comme ça. Et quand je te dis de sortir de l’eau, tu sors. D’accord ? Ce n’est pas raisonnable. Tu vas tomber malade et, après, c’est moi qui vais me faire gronder.

– Ça veut dire quoi, « raisonnable » ?

– C’est quand on n’a pas envie de faire quelque chose et qu’on doit le faire quand même.

– Comme les adultes ?

– Exactement.

Pensif, le garçon lèche encore plus goulûment sa glace avant d’ajouter :

– Moi, si c’est comme ça, j’voudrais jamais devenir un adulte…

Le grand-père esquisse un sourire. Dans le ciel, le vent balaye les nuages. Louis hésite, puis reprend :

– Tu sais, Papy, en vrai… j’avais bien vu qu’il commençait à pleuvoir et que les vagues devenaient de plus en plus grosses… Mais je ne peux pas résister. C’est impossible ! Je crois que sauter dans l’eau, c’est ce que je préfère dans la vie, et puis, j’adore me baigner quand il pleut : c’est magique, l’eau, elle devient plus chaude !

Face à eux, la mer s’agite. Comme si elle leur répondait.

– Tu sais nager, toi ? demande le garçon.

– Quelle question ! Bien sûr que oui…

– Alors, pourquoi tu te baignes jamais ?

– Ah, ça… soupire Arthur. Il faut croire qu’avec l’âge on devient frileux. Je n’aime plus l’eau. Je suis comme un vieux chat. Déjà pour ma toilette…

– Pareil ! J’aime pas me laver, mais Maman elle me force, « il faut se décrasser tous les jours », qu’elle dit, et après, en vrai, je pourrais rester des heures dans la baignoire… Et quand j’ai plus du tout envie de sortir, il faut toujours que Maman elle m’oblige à faire l’inverse de ce que je veux. Elle peut pas s’en empêcher, je crois…

– Je vois l’idée… sourit le grand-père.

Partageant la natte de plage, ils contemplent côte à côte la mer qui devant eux continue son ballet de vagues. Elles ondulent dans un ronronnement apaisant, comme un souffle régulier, une respiration paisible. De dos, la petite épaule pointue du jeune garçon effleure celle, plus voûtée, de son grand-père. Ils terminent leur glace en silence, les mouettes et les goélands n’ont même pas eu le temps de s’approcher pour quémander quelques miettes : il ne reste déjà plus rien.

Soudain, sous un pansement qui se décolle, Louis remarque une entaille qui balafre le tibia de son grand-père :

– Tu as quoi à la jambe ?

– Oh, trois fois rien, juste un petit bobo, répond Arthur en essayant de remettre le pansement.

– Tu t’es fait ça comment ? Tu as couru ?

Le grand-père sourit, puis lui tend la main afin de le relever :

– Je suis tombé bêtement. Allez, c’est l’heure de rentrer, mon grand. Surtout si on veut éviter la pluie.

– Mais, c’est les vacances : on a tout notre temps…

– Parle pour toi. On n’a pas le même âge. Plus on vieillit, plus les minutes deviennent précieuses.

Louis secoue énergiquement la tête :

– Tu dis vraiment n’importe quoi, parfois, Papy… On a le même temps. Les heures, les minutes, les secondes, ce sont les mêmes pour tout le monde. C’est la maîtresse qui me l’a appris.

– Peut-être, mais n’as-tu jamais remarqué que le sablier prend toujours un malin plaisir à accélérer à la fin ?

– Ah, ça, j’en sais rien ! T’es sûr que c’est pas tes yeux qui voient plus très bien ? T’as p’têt une désillusion d’optique ?

Le grand-père replie toutes les affaires et ils quittent la plage. Chargé comme un baudet, Arthur remonte avec peine la pente sableuse. À chaque pas, il a l’impression de reculer de trois. À cette cadence, il s’épuisera avant d’avoir atteint son but. Devant lui, chantonnant, le pas alerte, Louis a chaussé son seau en guise de casque et laisse flotter sa serviette sur ses épaules.

– Regarde mon ombre, Papy ! On dirait un roi !

La pluie commence à tomber. Chaude, lourde, l’odeur chargée d’été. Au loin, des vacanciers courent, telles des fourmis désorganisées ; ils se mettent à l’abri sous les parasols des terrasses. Louis s’arrête, ferme les yeux et ouvre la bouche. Il avale quelques gouttes de pluie. Le goût des souvenirs d’été au bord de la mer. Arthur frissonne, sa chemise lui colle au torse.