#Roman francophone

L'Autre général

Romaine Gary

2022 approche.
La campagne présidentielle bat son plein.

Pascal Praud a une idée : Éric Zemmour et Michel Onfray doivent aider Pierre de Villiers à sauver la France.

Le général se lance dans l'aventure. Elle sera encore plus folle qu'il ne l'imaginait.


Où s'arrête la fiction ?

Où commence le réel ?

À vous de choisir

Par Romaine Gary
Chez Fauves éditions

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Genre

politique fiction

206

Partages

12/04/2021 162 pages 16,00 €
Scannez le code barre 9791030203820
9791030203820
© Notice établie par ORB
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L’automne 2021 prenait de drôles de couleurs — pour ceux qui pouvaient encore les contempler, car la grande peur mondiale avait viré à la tragédie avec l’échec retentissant du premier vaccin contre le Covid-19. On avait certes vacciné en masse les Français au premier trimestre, le gouvernement se targuant d’avoir enfin repris la main, compensé ses errements des premiers temps et tout mis en œuvre pour aller plus vite que ses voisins. On avait certes mobilisé tous les hôpitaux pour traiter la quasi-totalité des Français, leur injecter la formule magique et les renvoyer chez eux en leur promettant que tout redeviendrait comme avant, en mieux. On avait certes tout fait pour y croire. Sauf que. La quatrième vague avait été fulgurante : certains vaccinés retombaient malades beaucoup plus vite et plus violemment que jamais, les épidémiologistes étaient à la peine pour comprendre les mécanismes immunitaires en jeu, et l’on ne savait même plus vraiment qui était « à risque » ou non. La grande roulette avait repris en plus incohérente encore. Certains s’en sortaient avec un tout petit rhume, d’autres mouraient en trois jours. Surtout, les premières mouches devant les yeux avaient fait leur apparition. Les tâches s’étendaient en anneau autour de la rétine et grandissaient vite. C’était un effet secondaire que nul n’avait prédit. Aucun ophtalmologue ne s’expliquait ce phénomène. Le champ visuel diminuait, l’on n’y voyait plus que comme dans un tunnel, puis on croyait récupérer, mais en une nuit tout pouvait s’aggraver définitivement sans qu’on puisse identifier la moindre cause sérieuse. Certains parlaient d’une altération du génome d’origine extérieure, causant une dégénérescence des cellules oculaires, mais les experts ne s’accordaient pas du tout entre eux. La rétinite pigmentaire touchait plutôt les jeunes gens. On recensa bientôt des milliers d’aveugles terrifiés, en colère, auxquels on pouvait seulement promettre que la recherche se penchait de très près sur leur cas. La crise économique et sociale était hors de contrôle. Le taux de chômage avait passé la barre des 20 % au cours de l’été. Plus personne ne connaissait le montant du déficit et la notation de la dette française était tellement basse que le Trésor public ne pouvait plus emprunter sur les marchés. Il allait bientôt falloir organiser la faillite officielle du pays. L’euro s’effondrait, les entreprises fermaient les unes après les autres. Les suicides s’étaient multiplié depuis la fin du deuxième confinement de l’hiver 2020/2021. Des milliers de restaurateurs et de petits commerçants avaient rejoint la grande cohorte silencieuse des agriculteurs qui se tuaient dans la plus parfaite indifférence depuis des années. Personne n’avait ressorti de gilet jaune : c’était trop tard pour cela. On n’attendait plus rien de ce gouvernement, si ce n’est qu’il s’en aille. Macron réfléchissait sérieusement à se retirer avant terme. La seule chose qui le retenait encore était la crainte de laisser directement le pouvoir entre les mains du Rassemblement national que tous les sondages donnaient très largement gagnant, dans toutes les configurations possibles. Alors, il s’accrochait mélancoliquement à son siège et faisait semblant de régner tout en essayant de se préparer une retraite dorée loin de la France qui, il le pressentait bien, ne lui pardonnerait pas grand-chose. Au couvre-feu sanitaire censé rester ponctuel avait succédé le couvre-feu permanent : dès qu’on tentait de le lever, les émeutes, les attaques sur les commissariats et les attentats-suicides décourageaient les autorités. Le Parlement avait renoncé à contrôler quoi que ce soit. Il s’était mué en une chambre d’enregistrement de tous les diktats technocratiques rédigés par des hauts fonctionnaires à bout de souffle et à court d’idées. Les sénateurs passaient leur temps à la buvette de l’Assemblée, un masque sur le visage, une canne blanche à la main. La cote des labradors, réputés faire de bons chiens guides d’aveugle, s’était envolée : on n’en trouvait plus un seul à acheter, ou même à réserver, sur tout le territoire. À prix d’or, certains privilégiés se passaient en sous-main dans les couloirs dorés de la République des adresses confidentielles à l’étranger. Les Hongrois se jetaient dans l’élevage intensif et il y avait encore quelque chance de pouvoir en récupérer un pour quelques dizaines de milliers d’euros. 

Un samedi matin, on apprit qu’une foule immense se dirigeait vers l’Élysée. En chemin, les barricades démontées, les réverbères arrachés et les voitures désossées se transformèrent en arsenal de guerre. Les CRS eux-mêmes reculaient devant cette foule peu avenante. On n’eut pas le temps d’envoyer les chars : bientôt, la tête de cortège avait atteint la rue du Faubourg Saint-Ho-noré. Dans les jardins du palais présidentiel, un hélicoptère se posa. Le président et son épouse eurent à peine le temps d’y jeter une valise pleine de livres avant de redécoller. Il était temps : les manifestants utilisaient les lampadaires comme des béliers pour défoncer la grille d’entrée. Les tireurs postés sur les toits ne suffisaient même pas à les décourager. Il y eut un tir de semonce. Juste avant que la foule grondante ne se rue dans la cour d’honneur, risquant de se faire massacrer, les pales de l’hélicoptère détournèrent l’attention de la rue : on réalisa que le président prenait la fuite. On jeta des pavés et des cocktails Molotov en l’air, faisant plus de dégât sur les manifestants sur lesquels ils retombèrent que sur le véhicule volant. Il y eut un instant d’hésitation : fallait-il continuer quand même pour la forme, et piller au moins les salons du Palais, ou plutôt se replier en estimant avoir gagné ? L’orage qui éclata au même instant sauva l’Élysée. Les gardes républicains s’étaient mis à l’abri, les drapeaux mouillés pendaient mollement, les flaques grandissaient et on s’y mouillait de trop les pieds. Il n’y avait plus de Bastille à prendre, plus de jeune roi à décapiter. La foule se dispersa, désabusée. La rumeur alla bon train. On disait que le président s’était réfugié en Allemagne, d’autres évoquaient un palais suédois. Certains parlaient à demi-mot d’une ferme en Andalousie tandis que les derniers prétendaient qu’il s’était posé sur une petite île grecque que le Trésor public aurait achetée discrètement pendant la crise. Toujours est-il qu’on ne savait rien. Il se disait que même le Premier ministre ne parvenait pas à le joindre et se montrait furieux, en privé. C’était un mauvais remake de Baden-Baden, l’épisode de la fuite du général de Gaulle hésitant à démissionner en mai 1968. Sauf que ça avait duré une journée, pendant laquelle Pompidou en rage se demandait quoi faire. Alors que l’affaire Macron s’éternisait. 

Pendant ce temps, les journalistes essayaient déses-pérément de faire émerger de nouvelles figures. On attendait l’homme providentiel, celui qui changerait la donne et rendrait l’espoir. Les grandes figures reli-gieuses appelaient à la mesure et à la décence. Les po-liticiens qu’on avait déjà trop vus faisaient profil bas, craignant pour leur vie dès que leur véhicule sortait de l’enceinte des ministères. Il y avait eu plusieurs alertes, des groupes en arme guettant à la sortie de leur domi-cile des hauts fonctionnaires qui finissaient par bénir le virus : au moins avaient-ils une bonne raison de cir-culer masqués. Sur cette atmosphère de fin du monde, venait s’ajouter la menace islamiste. Depuis qu’on avait tranché la tête d’un enseignant de collège en plein jour, puis celle d’une paroissienne dans une église, les choses s’étaient accélérées. Au moindre signal de flottement dans une classe, les professeurs étaient dotés d’une es-corte policière. Désormais, dans certains quartiers, c’est un cortège armé jusqu’aux dents qui faisait le matin la tournée de ramassage des profs, les amenait devant leur établissement et les reconduisait chez eux le soir. Dans les médias, les intervenants s’écharpaient sur le plateau de CNews en se demandant s’il fallait revenir sur les acquisitions de nationalité des trente dernières années, créer un statut de demi-citoyenneté pour les enfants d’étrangers, ouvrir de vastes camps de rétention dans le Larzac ou plutôt construire des prisons flottantes en Méditerranée. Pascal Praud, le présentateur vedette de la chaîne, ne se satisfaisait d’aucune de ces hypothèses. Depuis le temps qu’il recevait des invités de tous bords, il avait le sentiment d’en savoir plus sur la politique française que le plus chevronné des membres du Conseil consti-tutionnel. Mais il avait aussi gardé les pieds sur terre et le contact avec le commun des mortels : il sentait bien que la France allait mal et ne demandait qu’à aller mieux. La question qu’il posait depuis des lustres à tous ceux qui critiquaient l’action des autres n’avait jamais reçu de réponse correcte. Quand il leur demandait : « Et vous, qui verriez-vous pour changer tout cela ? », ils se défilaient tous. Praud ne supportait plus la langue de bois, les demi-mesures et les discours hystériques qui se transformaient en mantras, tels des prières bouddhistes jetées aux vents de la République. Sauf qu’on n’était ni au Tibet ni au Népal, et qu’à force de vitupérer dans le vide, on fonçait dans le mur en marche arrière. Il avait envie de prendre enfin le problème à bras le corps. Si personne n’y était arrivé, ce n’était certainement pas une raison valable pour ne pas essayer. Se resservant une rasade de porto, il médita sur l’idée qui lui trottait dans la tête depuis un moment. Il n’y en avait que deux, pas un de plus, qu’il estimait ca-pables de faire bouger les choses. Il fallait bien que ces deux-là se mettent ensemble pour aller en chercher un troisième. Un sauveur. Il réfléchit un peu : une femme n’aurait pas fait de mal, dans le décor. Mais Marine et Marion l’horripilaient, à cause de toute l’Histoire qu’elles traînaient derrière elle comme un boulet, l’an-cêtre au bandeau de pirate raciste qui torturait à la gé-gène en Algérie, non ça ne le ferait pas. Praud avait un faible pour Elisabeth Lévy, mais il n’était pas certain qu’elle soit assez diplomate pour mener pareil projet à bien. Il y avait une ou deux jeunes et belles égéries du conservatisme qui pourraient faire l’affaire comme appâts, mais il ne croyait pas que le général fût très sensible à ce genre d’arguments. Non, c’était comme ça, ce serait deux hommes, deux intellectuels, deux tribuns qui ne reculaient devant aucune occasion de faire couler le sang dans l’arène politique. Restait à les convaincre. 

 

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