#Roman francophone

Pauvres morts

Emmanuelle Bayamack-Tam

Quatre-vingt-trois ans, ce n'est pas une vie.
C'est juste le temps que ça prend de vieillir et de connaître le sort immérité de toute chair, le pourrissement programmé, la violence médusante du dégoût. Et si, à quatre-vingt-trois ans on s'offre un dernier sursaut de sens, un dernier triomphe amoureux, il risque d'avoir la couleur de l'argent et tous les appâts du gain. Mais c'est toujours ça de pris, toujours ça que n'ont même plus les pauvres morts gisant entre les radicelles chlorotiques et les insectes nécrophages.
Et il n'y a pas de mot de la fin, pas de sagesse acquise sur le tard.

Par Emmanuelle Bayamack-Tam
Chez Pol

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Editeur

Pol

Genre

romans et fiction romanesque

01/02/2000 185 pages 13,90 €
Scannez le code barre 9782867447464
9782867447464
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Tout de suite, je suis débordée. Je ne sais plus où donner le peu de tête que j’aie jamais eue. Plus exactement, ma tête cherche une surface dure, un mur ou une table, à la rencontre de laquelle se porter pour y coder la formule physique de ma reddition : traits et points éclatés, indifféremment sur le bois ou le marbre. Mais je ne peux pas écouter à la fois ce que veulent ma tête, mes doigts, ma bouche, mon ventre et le reste. Mes doigts veulent m’échapper, partir dans tous les sens, vérifier le bon ajustement de mon dentier, l’ordonnance de ma coiffure, la tenue de mes bas. Ma bouche veut parler, placer très vite dans la conversation, des propos sagaces et peut-être sans réplique. Mon ventre se rappelle soudain qu’il a d’autres fonctions que le battage mécanique et les noces chimiques des nourritures ingérées. Et mes yeux, mes pieds, mes genoux, chacun tire de son côté vers son propre petit désir impétueux.

J’espère que rien ne passe, ne tremble, ne dépasse, de ce désarroi malvenu. Que j’ai mon air habituel de rombière mal embouchée, mon air de verte semonce, mon air dur assez réussi. Je me reprends. Je me tourne vers mon hôte et lui demande, mais sans aménité particulière, s’il veut boire quelque chose. Un porto ou un whisky par exemple. Alors son bel élan de beau parleur se brise, il s’affaisse obliquement sur les accoudoirs de mon fauteuil Louis XVI, il sourit, il avance sa main vers moi et mes yeux s’en emparent avec dévotion, se repaissant de sa longueur, de sa finesse, de sa blancheur.

– Je ne bois jamais d’alcool. Ça me rend systématiquement malade. Même un tout petit verre. Même une gorgée.

Aussitôt, et sans lui faire de proposition de rechange, un café ou un thé inoffensifs, je me sers un whisky que je laisse miroiter entre nous, tentateur. J’aimerais qu’il soit malade, là, dans mon salon. J’épongerais sans mot dire son vomi vineux. Sans mot dire, mais en faisant en sorte qu’il se sente misérable, malpoli et moins que rien. J’aimerais qu’il soit obligé de s’allonger sur mon canapé, plus blême encore qu’il ne l’est d’habitude, plus faible et à ma merci, contraint de rester un peu plus qu’il n’aurait voulu. Même si je ne peux pas espérer le garder indéfiniment. Dommage. D’un doigt, je pousse le verre dans sa direction. Il prend tout juste la peine de décliner l’offre. Il poursuit :

– Là où je veux vous amener, vous serez capable de tout.

À son rire, je sens qu’il va mettre fin à notre entretien, me laisser sur cette bonne phrase à méditer jusqu’à sa prochaine visite si prochaine visite il y a. Notez que rien qu’avec ce qu’il m’a dit en une heure, j’ai matière à réflexion et tournoiement sans fin entre les neurones qui me restent. Même en faisant abstraction du contenu, rien qu’avec la façon dont il l’a dit, j’ai matière à. Sa façon précise, appuyée, comme si chaque phrase était un exercice de diction ; ses intonations toujours montantes et descendantes, à la limite du chant ; et puis cet accent qui donne à tout ce qu’il énonce un faux air de sagesse brillante, mais je ne suis pas dupe. Et l’ironie, aussi, qu’il a jetée comme un pont entre nous. Il faut mettre ça à son actif : qu’il a tout de suite su débusquer mon cynisme, qui est pourtant quelque chose que les gens ne voient pas chez moi. Trop habitués à me prendre pour une vieille femme, j’imagine. Donc pour quelqu’un qui n’aurait ni pensée propre, ni dent dure, ni esprit critique. Pourtant j’ai tout ce qu’il faut pour réfléchir, tout un attirail un peu rouillé et raréfié mais qui a conservé ses réflexes fielleux de méfiance et de mépris.

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