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Eloge du paraitre

Renaud Camus

Le paraître est du côté de la civilisation. C’est le moins qu’il puisse faire, puisque c’est lui qui l’a créée. L’homme est sorti de la barbarie le jour où il a commencé à se soucier du regard de l’autre sur lui, et de l’opinion qu’on pouvait entretenir à son sujet, en face. L’homme est sorti de la barbarie le jour où il s’est vu dans un miroir, ou dans le cours, Narcisse, d’une onde claire. L’homme est sorti de la barbarie le jour où il est sorti de l’être : il voulait voir un peu de quoi l’être avait l’air, vu de l’extérieur. Nous appellerons paraître cette légère couche de paranoïa qui a inventé la ville et même la cité, la civilité, la convention, l’art, la morale, la littérature et le geste inutile. Jeune, c’est par vanité qu’on se regarde dans les miroirs ; plus tard c’est par prudence, ensuite par politesse, et finalement par modestie.

Par Renaud Camus
Chez Pol

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Editeur

Pol

Genre

essais et écrits divers

13/05/2000 107 pages 13,00 €
Scannez le code barre 9782867447648
9782867447648
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Je possède dès que j’y entre Ce jardin, Besme, plus que vous ne le possédez.

 

Claudel, La Ville.

 

 

 

 

 

L’être, l’être, l’être, toujours l’être…

 

Et toujours l’être au paraître, bien sûr : sacrifié à lui, son éternelle victime ; préféré à lui, son vertueux antonyme.

 

La vertu n’en a que pour l’être ; et quant au malheureux paraître – si fringant, si futile, si séduisant parfois (hélas !), mais si pompeux, aussi, si volontiers vulgaire, et surtout tellement, tellement superficiel… –, elle n’a pas de mots assez sévères à son égard.

 

Or la vertu règne, il faut bien se le dire.

 

C’est même à cela qu’on la reconnaît.

 

Entendons-nous : je ne prétends pas qu’elle règne dans les faits ; ça non, pas précisément. Mais elle règne dans les discours. Elle est même le discours qui règne, la pensée régnante – “l’idéologie dominante”, pour parler en vieil argot des amphis occupés, des réunions de cellule ou des barricades enflammées. Et certes, de cette prééminence verbeuse de la vertu, on pourrait bien, dans un premier mouvement, être tenté de se féliciter ; et juger que c’est une jolie chance, pour l’humanité, que ce soit elle qui domine – quand bien même ce ne serait qu’en paroles –, plutôt que le vice comme hier, et probablement comme demain.

 

Cet accès de réjouissance, toutefois, et cet excès de confiance, témoigneraient de bien de la naïveté.

 

Car la vertu domine toujours, voilà le fait. Ou plus exactement : ce qui domine, c’est la vertu. C’est son succès qui la baptise. Sa popularité la confirme. Sa suprématie la sacre.

 

Je ne prétends pas qu’elle règne sous ce nom-là, vertu, un peu compromis, il faut l’admettre, par telle ou telle de ses précédentes hypostases (ici se lèvent les premiers fuyards, dans la salle : ceux qui vous reprochent régulièrement qu’il faut un dictionnaire, pour vous entendre. « Mais certainement, répondez-vous. Mais certainement. Et si j’étais pour vous l’occasion de cette emplette, je n’aurais pas perdu mon temps (les dictionnaires sont d’une fréquentation délicieuse, en effet (et combien enrichissante, pour l’être ! (pour le paraître non moins, à vrai dire)) ; se trouvât-il au contraire que vous eussiez déjà effectué cette dépense, que ne me remerciez-vous bien plutôt, de vous offrir une chance de plus de l’amortir ?). »

 

Dunque : je ne prétends pas, etc. Non : la vertu change d’appellation chaque fois qu’accède à la couronne l’un ou l’autre de ses suppôts, l’une ou l’autre de ses personnes (hypostase, Littré : « Terme de théologie. Suppôt, personne. Il y a en Dieu trois hypostases et une seule nature »). Je dis vertu, je dirais bonne pensée aussi bien, bonne presse, political correctness, doxa, consensus mou, brevet d’appartenance, idéologie du “sympa”, dictionnaire des idées reçues, va-sans-dire.

 

Et comme elle va sans dire elle va sans se nommer, de toute façon.

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