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Le bottin proustien

Michel Erman

Sept titres, quinze volumes dans la collection blanche de la NRF, près de 4000 pages : A la recherche du temps perdu est un monument de la littérature, une cathédrale de papier. Elle abrite des centaines de personnages, depuis le héros omniprésent jusqu'aux silhouettes fugaces d'une mondaine ou d'un valet. Dès 1921, alors que La recherche n'était même pas achevée, un critique littéraire eut l'idée de les recenser : l'auteur accueillit favorablement ce projet, mais Gaston Gallimard le jugea prématuré.
Si, depuis lors, plusieurs recensions des personnages proustiens ont été effectuées, Michel Erman est le premier à se pencher exclusivement sur les quelque deux cents êtres de fiction qui peuplent La Recherche. Il les suit tout au long de la narration. Il montre ainsi comment, par touches successives, Marcel Proust réussit à donner vie à Gilberte ou Elstir, Odette ou Charlus, Albertine ou Swann...

Par Michel Erman
Chez Table Ronde

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Genre

histoire et critique littéraires

16/09/2010 121 pages 5,90 €
Scannez le code barre 9782710367154
9782710367154
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Des personnages relatifs

 

 

 

 

 

« Tels personnages se révéleront plus tard différents de ce qu’ils sont […] différents de ce qu’on les croira ainsi qu’il arrive bien souvent dans la vie. »

Marcel Proust, Essais et articles.

 

 

Établir un dictionnaire des personnages de À la recherche du temps perdu relève autant de la gageure que de la nécessité, car la lecture de ce roman-cathédrale, dont l’histoire s’étend sur une période d’environ quarante ans, demande non seulement que l’on fasse parfois le point sur tel ou tel personnage construit dans la durée, mais surtout que l’on mesure les procédés d’élaboration qui nous les rendent si présents. En effet, le fort sentiment d’individualité suscité par les personnages proustiens s’estompe parfois dans la pluralité des points de vue qui les déterminent. C’est d’autant plus flagrant que le romancier ne pratique pas l’art du portrait à la manière de la littérature réaliste qui donne une signification à chaque détail. Il arrive que ses descriptions physiques soient imparfaites car, chez lui, perception et imagination ont partie liée : les yeux noirs de Gilberte deviennent bleus tandis que le grain de beauté d’Albertine émigre de la joue vers le menton puis au-dessus de la lèvre. Il y a aussi des personnages qui ne font l’objet d’aucune description physique : ni Elstir ni Vinteuil n’ont de visage, non plus que Françoise, Cottard et Brichot.

En règle générale, le portrait proustien repose sur quelques propriétés physiques sélectives : la corpulence ou la taille, le teint, la couleur des cheveux, certains aspects du visage, grâce à des caractérisants souvent vagues (grand, mince), en sorte que l’on a plus affaire à des esquisses qu’à de véritables portraits. En revanche, les propos tenus par les uns ou les autres tendent à les caractériser : le langage de la duchesse de Guermantes a un aspect vieille France, les anglicismes d’Odette trahissent sa frivolité, sans, pour autant, les figer dans une attitude ; de même que, au plan collectif, les couches sociales (l’aristocratie, la grande et la petite bourgeoisies) assimilables à des tribus (noblesse du Faubourg/bourgeoisie de Combray) ou à des clans (salon Guermantes, salon Villeparisis, salon Verdurin) sont en pleine mutation. Les personnages proustiens s’esquissent au fil de retouches successives qui, pourtant, n’effacent pas les traits antérieurs.

Par essence, le personnage se révèle dans la diversité de ses apparitions. Certaines peuvent, cependant, fonctionner à la manière d’un trompe-l’œil : la grand-tante du narrateur ne saurait imaginer que Swann est reçu dans la haute société et Saint-Loup pense que son oncle Charlus s’adonne aux femmes. Chacune contient une part de vérité et une part d’incomplétude à la mesure du regard qui perçoit, ce qui semble renvoyer les personnages à leur apparence tout en suggérant une intériorité discontinue. Qu’ils tombent sous l’emprise du regard des autres : dans la doxa infernale du clan Verdurin, Elstir porte le masque de l’ordinaire M. Biche, ou qu’ils apparaissent sous des jours différents : le Swann de Combray semble être, aux yeux des parents du héros, un bourgeois sans envergure alors qu’il est membre du Jockey-Club et fréquente le prince de Galles, les personnages de la Recherche s’accordent au regard médiateur qui les contemple et les façonne.

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