#Roman francophone

Mélancolie vandale ; roman rose

Jean-Yves Cendrey

Dans Berlin réunifiée, Kornelia Sumpf, cinquante-trois ans, ("fruit débile des amours d'une charogne et d'un fossoyeur") condamnée à rester à jamais "une empotée de l'Est", travaille comme interprète à la prison de Moabit où le détenu est souvent basané et insuffisamment germanophone. Elle est désormais la compagne, prétendument comblée, d'un homme plus jeune qu'elle, Ali, son ultime conquête, qui a été élevé, dans ce qui fut Berlin-Ouest, par une mère turque, richissime et foutraque, prénommée Utkügul, dont la fortune permet à son aboulique de fils de passer son temps en tête-à-tête avec l'écran de son ordinateur (et les vidéos pornos afférentes). Bien avant de rencontrer Ali, l'homme aux "lèvres-saucisses", Kornelia a adopté la petite Viorica, d'origine roumaine (on dira "Rom", sous peu), devenue une pré-adolescente paumée, d'humeur aussi maussade que le temps qui sévit à Berlin, en cet hiver 2010, et dont la fascination pour la société de consommation triomphante entraîne des échanges aussi fréquents qu'embarrassants avec la puissante caste que forment les vigiles de supermarchés.
Afin d'échapper à la suffocante emprise de la dévoratrice Utkügul, restée "à l'Ouest", le couple turco-germanique, fier de sa mixité, vit dans le modeste (et peu amène) pavillon familial de l'ancien Berlin-Est dans le quartier de Lichtenberg, où, cloué sur un fauteuil roulant, le père de Kornelia, dit "petit-papa", achève son existence dans la hargne et ce mutisme aussi "réflexe" que tactique auquel l'a rompu sa longue expérience de communiste impénitent et de délateur professionnel aux temps "heureux" de la STASI.
A son corps défendant, et comme à son insu, sa fille Kornelia, quand elle a terminé sa journée de "traductrice du malheur" à la prison de Moabit, semble passer son temps à traverser dans les deux sens un Mur qui n'existe plus, comme si ce dernier faisait défaut à l'ordre bénéfique naguère providentiellement assigné à l'univers. En proie à des nostalgies bancales et à des haines confuses, cette femme de devoir, au sourire (socialiste) inoxydable mais dont la jeunesse s'enfuit inexorablement, l'est en effet aussi à des désirs, désordonnés et violents, sur lesquels elle n'est pas en mesure de mettre un nom, sinon celui de sexe (par provocation, impuissance et manque d'imagination réunis) ou de consommation (activité enfin autorisée, sinon prescrite). Mais, dressée par la RDA, une Kornelia Sumpf ne peut rêver de posséder une Audi que juchée sur la selle de son vélo, prolétaire symbole d'une liberté de circulation qui s'étend désormais jusqu'à la célèbre Alexanderplatz (oncques immortalisée par Döblin et à présent livrée aux promoteurs).
Sur son vélo, Kornelia roule, dérape dans la neige, tombe, se blesse, rencontre le parcours d'un marathon en folie où des vieillards cacochymes repoussent leurs limites au risque de leur vie, fait des rencontres, assiste à des accidents, se trompe de chemin, se met en retard, nouvelle Alice déjantée au pays sans merveilles, se cherche un avenir, une histoire qui serait enfin à elle et comblerait le manque, souffrant, sans le comprendre, du temps qui passe, de l'inassouvissement, de la solitude harassante qui règne dans une ville qui, pour avoir fait de la notion de communauté retrouvée son nouvel étendard, fièrement brandi à la face du monde, n'a, à l'instar de l'Europe dite unie, réussi à se fonder en transmission d'aucune sorte.
Aussi mal à l'aise vis-à-vis d'un passé familial caviardé que frustrée par le morne présent qui lui est dévolu, cette "femme gauchère" porte sur ce qui l'entoure un regard tour à tour exalté et agressif, qui, tout en "scannant" avec trop d'ironie une vie sans espoir et des destinées sans grandeur (vieillards en déshérence ou "actifs" aliénés s'entassant dans l'enfer du métro), lamine les mythologies de la défunte RDA comme les illusions de l'Allemagne nouvelle.
Dans le décor chaotique d'une modernité violente placée sous le signe du marché libéral qui a pris ses quartiers en des lieux où, hier encore, sévissaient de tout autres moeurs et pratiques, sous les cieux plombés d'une ville immense dont la division fut l'un des symboles majeurs du XXe siècle, se déploie, tel un plan crypté (et cruellement poétique), l'impitoyable cartographie d'un monde aussi interdit d'authentique mémoire qu'il est assujetti au "devoir" de célébrer sans trêve cette dernière, quitte à la soumettre à une marchandisation aussi décomplexée que florissante.
Ecrit à "l'impersonnel" (au "on"), Mélancolie vandale (non sans dérision sous-titré : roman rose) propose avec cet hommage paradoxal et désabusé rendu à une ville emblématique, une vision de nos temps contemporains aussi désespérée que lucide. Tant il est vrai que, avec ce roman puissamment baroque, aussi tragique que farcesque, Jean-Yves Cendrey, en avatar de Jérôme Bosch (ou en passager sidéré embarqué sur quelque nef des fous), semble ici sonner l'alerte sur la renaissance possible de la "bête immonde", ce monstre familier aux multiples visages si prompt à prospérer, en temps de paix, sur tous les territoires abandonnés à sa férocité vorace.

Par Jean-Yves Cendrey
Chez Actes Sud

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Editeur

Actes Sud

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

04/01/2012 92 pages 19,10 €
Scannez le code barre 9782330002312
9782330002312
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Le double saut de La mort

 

 

 

La lune de miel de deux jeunes berlinois s’est achevée au pied d’une falaise de l’Aveyron. Une chaîne liait leurs poignets.

 

Jeunes mariés venant de Berlin-Ouest, ils étaient venus passer leur lune de miel dans l’Aveyron. On a retrouvé leurs corps au pied d’une falaise, à Cantobre, un petit village fortifié, proche du parc national des Cévennes. Leurs poignets étaient reliés par une chaîne fermée par un cadenas.

Dagmar-Else Berger, 30 ans et Walter-Gunther Berger, 41 ans, musicien à Berlin, gisaient tête à tête au pied d’un à-pic d’une trentaine de mètres. Selon les premiers témoignages recueillis par les gendarmes, qui pensent à un double suicide, leur mort daterait de quelques jours.

Une voisine, qui gardait les clés de la maison, se souvient de l’arrivée du couple “le dimanche 4 mars, pour passer une semaine dans cette propriété acquise récemment par des ressortissants allemands, M. et Mme Hill”. Cette dernière, restée en RFA, ne les connaissait pas, car ce sont des amis de sa fille hôtesse de l’air. “Ils s’étaient mariés le 28 février et venaient passer leur lune de miel à Cantobre.”

“Ils auraient dû me rendre les clés le 11 mars, explique la voisine, mais le lendemain, j’ai été surprise de voir leur voiture, une Mercedes break noire immatriculée à Berlin, garée devant la maison, et j’ai commencé à m’inquiéter de ne plus apercevoir de lumière à travers les carreaux.”

La femme de ménage a pu entrer dans la maison vendredi. “Le lit n’était pas défait”, dit-elle. “Les valises étaient ouvertes et un carnet sur lequel figuraient plusieurs phrases en allemand était en évidence sur la table.”

Ce sont des maçons, venus effectuer des travaux dans la maison samedi, qui ont découvert les corps alors qu’ils s’installaient pour déjeuner au bord de la falaise. Dagmar-Else Berger, une femme d’une trentaine d’années, grande blonde vêtue d’un pantalon rouge et d’un blouson de cuir, était face contre terre. Son mari, la quarantaine, en blouson et jean, avait les yeux tournés vers le ciel.

“Ils avaient pourtant l’air très amoureux”, dit un habitant de ce tout petit village, qui ne compte pas plus d’une quinzaine d’âmes en hiver. “À chaque fois que je les ai vus, ils se tenaient par la main.”

Ils auraient préparé leur geste. Une lettre a été retrouvée par les gendarmes. Mais selon un Allemand de la région qui a traduit la lettre, “il n’y est pas question une seule fois de mort ou de suicide”. “Ces gens avaient l’air infiniment tristes”, ajoute-t-il toutefois.

 

J.-P. C. (avec AFP)

1990

 

 

 

 

5

 

 

 

On a toujours le sourire, c’est une maladie. On quitte la prison avec le sourire, la dure prison de Moabit, ce mince sourire sans raison qu’on avait en y entrant, la prison dure et rose. Le ciel est au plus bas sur la ville aplatie, écrasée de neige vieille. Un genre de ciel indéchirable, mais poreux, tout fripé et moisi, d’où suintent les eaux usées du paradis. Le ciel, la lourde bâche qui dépolit le jour et rembrunit la nuit, pendouille, portée par de trop rares supports : des clochers de cuivre, les beffrois de pierre des mairies, les cheminées qui vont par trois des centrales électriques, le fagot d’acier qu’est la tour de la radio, la quille de béton et d’aluminium qu’est celle de la télévision, le néodonjon de briques de Daimler, la grand-voile de verre de Sony, le doigt levé de la Debis et son ongle verni, et aussi des grues, heureusement des grues. Le ciel, la mauvaise bâche qui ne protège de rien, laisse le vent entrer, la glace se former puis la neige s’engouffrer, la torpeur envahir, celle des fins février. Quand quand quand.

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