#Roman francophone

Les gens heureux lisent et boivent du café

Martin-Lugand, Agnes

Ils étaient partis en chahutant dans l'escalier. [... ] J'avais appris qu'ils faisaient encore les pitres dans la voiture, au moment où le camion les avait percutés. Je m'étais dit qu'ils étaient morts en riant. Je m'étais dit que j'aurais voulu être avec eux. " Diane perd brusquement son mari et sa fille dans un accident de voiture. Dès lors, tout se fige en elle, à l'exception de son cœur, qui continue de battre. Obstinément. Douloureusement. Inutilement. Égarée dans les limbes du souvenir, elle ne retrouve plus le chemin de l'existence. C'est peut-être en foulant la terre d'Irlande, où elle s'exile, qu'elle apercevra la lumière au bout du tunnel. Entre " Le Journal de Bridget Jones " et " Love Story ", l'histoire de Diane nous fait passer par toutes les émotions. Impossible de rester insensible au parcours tantôt dramatique tantôt drôle de cette jeune femme à qui la vie a tout donné puis tout repris, et qui n'a pas d'autre choix que de faire avec.

Par Martin-Lugand, Agnes
Chez Michel Lafon

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Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

05/06/2014 186 pages 6,50 €
Scannez le code barre 9782266243537
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— 1 —

 


— Maman, s'il te plaît ?
— Clara, j'ai dit non.
— Allez, Diane. Laisse-la venir avec moi.
— Colin, ne me prends pas pour une imbécile. Si Clara vient avec toi, vous allez traîner, et on partira en vacances avec trois jours de retard.
— Viens avec nous, tu nous surveilleras !
— Certainement pas. Tu as vu tout ce qu'il reste à faire ?
— Raison de plus pour que Clara vienne avec moi, tu seras peinarde.
— Maman !
— Bon, très bien. Filez ! Oust ! Je ne veux plus vous voir.
Ils étaient partis en chahutant dans l'escalier.
J'avais appris qu'ils faisaient encore les pitres dans la voiture, au moment où le camion les avait percutés. Je m'étais dit qu'ils étaient morts en riant. Je m'étais dit que j'aurais voulu être avec eux.
Et depuis un an, je me répétais tous les jours que j'aurais préféré mourir avec eux. Mais mon cœur battait obstinément. Et me maintenait en vie. Pour mon plus grand malheur.

Vautrée sur mon canapé, je fixais les volutes de fumée de ma cigarette, quand la porte d'entrée s'ouvrit. Félix n'attendait plus mes invitations pour venir chez moi. Il débarquait comme ça, sans prévenir ou presque. Il venait tous les jours. Quelle idée avais-je eue de lui laisser un double des clés ?
Son entrée me fit sursauter, et ma cendre s'échoua sur mon pyjama. D'un souffle, je l'envoyai au sol. Pour ne pas le voir entreprendre son ménage quotidien, je partis dans la cuisine me recharger en caféine.
À mon retour, rien n'avait changé de place. Les cendriers débordaient toujours ; les tasses vides, les boîtes de plats à emporter et les bouteilles jonchaient encore la table basse. Félix était assis, les jambes croisées, et me fixait. Le voir avec cet air sérieux me décontenança une fraction de seconde, mais ce qui me surprit le plus, c'était sa tenue. Pourquoi était-il en costume ? Qu'avait-il fait de son éternel jean troué et de ses tee-shirts moulants ?
— Où vas-tu comme ça ? Un mariage ou un enterrement ?
— Quelle heure est-il ?
— Ce n'est pas la réponse à ma question. Je me fous de l'heure qu'il est. Tu t'es déguisé pour draguer un golden boy ?
— Je préférerais. Il est quatorze heures, et tu dois aller te laver et t'habiller. Tu ne peux pas y aller dans cet état.
— Où veux-tu que j'aille ?
— Dépêche-toi. Tes parents et ceux de Colin vont nous attendre. On doit être là-bas dans une heure.
Mon corps fut parcouru d'un frisson, mes mains se mirent à trembler, la bile me monta à la gorge.
— Hors de question, je n'irai pas au cimetière. Tu m'entends ?
— Pour eux, me dit-il doucement. Viens leur rendre hommage, c'est aujourd'hui que tu dois y aller, ça fait un an, tout le monde va te soutenir.
— Je ne veux du soutien de personne. Je refuse d'aller à cette stupide cérémonie commémorative. Vous pensez que je veux célébrer leur mort ?
Ma voix chancela, et les premières larmes de la journée coulèrent. À travers le brouillard, je vis Félix se lever et s'approcher de moi. Ses bras s'enroulèrent autour de mon corps, et il m'écrasa contre son torse.
— Diane, viens pour eux, s'il te plaît.
Je le repoussai violemment.
— Je t'ai dit non, tu es bouché ? Sors de chez moi ! hurlai-je en le voyant esquisser un pas dans ma direction.
Je partis en courant dans ma chambre. Malgré le tremblement de mes mains, je réussis à m'enfermer à double tour. Je m'écroulai, le dos contre la porte, et repliai mes jambes contre ma poitrine. Le silence qui avait envahi l'appartement fut brisé par le soupir de Félix.
— Je repasse ce soir.
— Je ne veux plus te voir.
— Fais au moins l'effort de te laver, sinon c'est moi qui te fous sous la douche.
Ses pas s'éloignèrent, et le claquement de la porte m'indiqua qu'il était enfin parti.
Je restai prostrée la tête dans les genoux de longues minutes, avant de poser le regard sur mon lit. À quatre pattes, j'avançai péniblement vers lui. Je me hissai dessus et m'enroulai dans la couette. Mon nez, comme à chaque fois que je m'y réfugiais, partit en quête de l'odeur de Colin. Elle avait fini par disparaître, pourtant je n'avais jamais changé les draps. Je voulais le sentir encore. Je voulais oublier l'odeur de l'hôpital, de la mort qui avait imprégné sa peau la dernière fois que j'avais enfoui ma tête dans son cou.
Je voulais dormir, le sommeil me ferait oublier.

Un an auparavant, quand j'étais arrivée aux urgences en compagnie de Félix, on m'avait annoncé que c'était trop tard, que ma fille était morte dans l'ambulance. Les médecins m'avaient juste laissé le temps de vomir avant de m'apprendre que ce n'était plus qu'une question de minutes ou au mieux de quelques heures, pour Colin. Si je voulais lui faire mes adieux, je ne devais pas perdre de temps. J'avais voulu hurler, leur crier qu'ils me mentaient, j'en avais été incapable. J'étais tombée en plein cauchemar, j'avais voulu croire que j'allais me réveiller. Mais une infirmière nous avait guidés vers le box où Colin avait été installé. Chaque mot, chaque geste, à partir du moment où j'étais entrée dans cette pièce, était gravé dans ma mémoire. Colin était là, sur un lit, étendu, relié à un tas de machines, bruyantes, clignotantes. Son corps bougeait à peine, son visage était couvert d'ecchymoses. J'étais restée paralysée plusieurs minutes devant ce spectacle. Félix m'avait suivie, et sa présence m'avait empêchée de m'effondrer. La tête de Colin s'était légèrement tournée dans ma direction, ses yeux avaient accroché les miens. Il avait trouvé la force d'esquisser un sourire. Sourire qui m'avait permis d'avancer vers lui. J'avais pris sa main, il avait serré la mienne.
— Tu devrais être avec Clara, m'avait-il dit avec peine.
— Colin, Clara est...
— Elle est en salle d'opération, m'avait coupée Félix.
J'avais levé la tête vers lui. Il avait souri à Colin en fuyant mon regard. Ça avait bourdonné dans mes oreilles, chaque parcelle de mon corps s'était mise à trembler, ma vue s'était voilée. J'avais senti la main de Colin serrer plus fort la mienne. Je le regardais, tandis qu'il écoutait Félix lui donner des nouvelles de Clara et lui expliquer qu'elle allait s'en sortir. Ce mensonge m'avait ramenée brutalement à la réalité. D'une voix brisée, Colin avait dit qu'il n'avait pas vu le camion, il chantait avec Clara. J'avais perdu l'usage de la parole. Je m'étais penchée vers lui, j'avais passé ma main dans ses cheveux, sur son front. Son visage s'était à nouveau tourné vers moi. Mes larmes rendaient ses traits flous, il avait déjà commencé à disparaître, j'avais suffoqué. Il avait levé la main pour la poser sur ma joue.
— Chut, mon amour, m'avait-il dit. Calme-toi, tu as entendu Félix, Clara va avoir besoin de toi.
Je n'avais rien trouvé pour échapper à son regard rempli d'espoir pour notre fille.
— Mais toi ? avais-je réussi à articuler.
— C'est elle qui compte, m'avait-il dit en essuyant une larme sur ma joue.
Mes sanglots avaient redoublé, j'avais appuyé mon visage sur sa paume encore chaude. Il était encore là. Encore. Je m'agrippais à cet encore.
— Colin, je ne peux pas te perdre, lui avais-je murmuré.
— Tu n'es pas toute seule, tu as Clara, et Félix va bien s'occuper de vous.
J'avais secoué la tête sans oser le regarder.
— Mon amour, tout va bien aller, tu vas être courageuse pour notre fille...
Sa voix s'était brusquement éteinte, j'avais paniqué et relevé la tête. Il semblait tellement fatigué. Il avait puisé ses dernières forces pour moi, comme toujours. Je m'étais collée à lui pour l'embrasser, il y avait répondu avec le peu de vie qui lui restait. Je m'étais ensuite allongée contre lui, je l'avais aidé à poser sa tête sur moi. Tant qu'il était dans mes bras, il ne pouvait pas me quitter. Colin m'avait murmuré une dernière fois qu'il m'aimait, j'avais tout juste eu le temps de lui répondre avant qu'il ne s'endorme paisiblement. J'étais restée plusieurs heures à le tenir contre moi, je l'avais bercé, je l'avais embrassé, je l'avais respiré. Mes parents avaient tenté de me faire partir, j'avais hurlé. Ceux de Colin étaient venus voir leur fils, je ne les avais pas laissés le toucher. Il n'était qu'à moi. La patience de Félix avait fini par me faire céder. Il avait pris son temps pour m'apaiser avant de me rappeler que je devais aussi dire au revoir à Clara. Ma fille avait toujours été le seul être sur cette terre à pouvoir me séparer de Colin. La mort n'avait rien changé. Mes mains s'étaient décrispées et avaient lâché son corps. J'avais posé mes lèvres une dernière fois sur les siennes et j'étais partie.
Le brouillard m'avait enveloppée sur le chemin qui me conduisait vers Clara. J'avais réagi seulement devant la porte.
— Non, avais-je dit à Félix. Je ne peux pas.
— Diane, il faut que tu ailles la voir.
Sans quitter la porte des yeux, j'avais reculé de quelques pas avant de m'enfuir précipitamment dans les couloirs de l'hôpital. J'avais refusé de voir ma fille morte. Je n'avais voulu me souvenir que de son sourire, de ses boucles blondes emmêlées qui virevoltaient autour de son visage, de ses yeux pétillants de malice, le matin même quand elle était partie avec son père.

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