#Imaginaire

L'éternel

Joann Sfar

" Les vampires, ça n'existe pas.
La psychanalyse, ça ne marche pas.
On était vraiment faits pour se rencontrer. " Pour son malheur, Ionas, violoniste juif ukrainien, doux-rêveur mort au combat en 1917, ressuscite sous la forme d'un vampire. Il n'a qu'une obsession : retrouver sa fiancée Hiéléna, fille d'un luthier d'Odessa. Mais pour " vivre ", il doit boire du sang, ce qui le plonge dans des affres de culpabilité. Il passe outre tout ce que sa douceur naturelle lui interdit et, rongé par sa mauvaise conscience, finit par découvrir que son frère Caïn et sa belle ont convolé en justes noces et attendent un enfant.
Près d'un siècle et quelques pogroms plus tard, Ionas, qui a élu domicile à New York, essaie de trouver auprès de la très sexy Rebecka Streisand, psychanalyste tout juste veuve d'une célèbre rock star, un recours pour vaincre sa culpabilité et vivre en harmonie avec ses démons.
Humour, dérision, sens du romanesque, truculence, sensualité, émotion. on retrouve dans ce Nosferatu revu et corrigé par Woody Allen et Albert Cohen réunis, tout ce qui fait l'originalité et la profondeur des bandes dessinées de Sfar, qui marie ici mieux que jamais esprit ludique et intelligence.

Par Joann Sfar
Chez Albin Michel

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Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

27/03/2013 454 pages 22,00 €
Scannez le code barre 9782226246851
9782226246851
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- Je vais la réveiller si je joue du violon.
- On s'en fout, elle dort tout le temps.
- Elle a besoin de dormir, Caïn. Les femmes enceintes dorment beaucoup.
- Tu veux voir ses loches, petit frère ? Elles étaient déjà conséquentes, mais là, ça devient...
- C'est pas ma fiancée, Caïn.
- Pas la mienne non plus, ça n'a rien à voir ! C'est juste une paysanne et je la baise.
- Oui mais mon enfant, c'est le tien, murmura l'Ukrai­nienne sans ouvrir les yeux.
Elle s'étira avec la grâce d'un plantigrade, jeta contre la paroi du bateau à fond plat quelques coussins et se mit assise, nue, sans s'émouvoir de la présence de lonas. Les cales du navire regorgeaient de nourriture volée dans la région. Il faisait très chaud et lorsque Haydée traversa la pièce pour piquer dans une jarre de quoi grignoter, lonas regarda ailleurs.
- J'ai l'air d'un lion, répétait-elle en agitant la tête.
Ses cheveux roux lui retombaient jusqu'aux fesses. Elle se drapa dans une peau d'ours, puis se remit sur le lit, en tailleur. Ionas saisit son violon. Il s'efforçait de ne pas trop voir ses taches de rousseur, ses grands yeux bridés et verts, ses lèvres de négresse sur un visage blanc. Les filles de Petite Russie ont souvent cette beauté qui s'accommode très bien d'herbe dans les cheveux, de nudité et qui supporte les mouvements grossiers. De fait, elle bougeait comme un homme. Caïn lui mordit un pied. Elle rit. Au mollet, il donna un coup de dents bien plus appuyé et la paysanne hurla.
- Moins fort tu vas réveiller tous les connards !


Du fond de la pièce, d'autres filles grognèrent. Les sol­dats qui gisaient entre leurs bras ne bronchèrent pas, tant ils avaient bu quelques heures auparavant. Caïn lui mit la main sur la bouche pour qu'elle se taise et continua de la mordre. Dans l'intérieur des cuisses. Au sexe. Ionas commença à frotter doctement le crin de son archet sur les cordes afin de garder une contenance. Aux premières notes, les dormeurs se mirent à maugréer. Caïn mordait un sein. Ionas joua plus fort et une chaussure vola dans la nuit, pour atterrir sur son crâne dans un nuage de colophane.
- Respectez les gradés, merde ! beugla le jeune officier.
- On te respecte beaucoup, petit maître, grommela un des cosaques.
- C'est totalement vrai, ricana Caïn. Nous devons être les deux seuls juifs dont ils n'ont jamais arraché la langue à la tenaille.
- Absolument, petit maître Caïn. Alors en échange, res­pectez notre sommeil.
- Hmm hmmmm, ajouta Haydée.
- Quoi ? demanda Caïn en retirant ses doigts de la bouche de la grande rouquine.
- Je dis qu'il peut me mordre la chatte lui aussi, s'il veut, mais son violon c'est chiant.
- Viens ! Viens, Ionas, chuchotait Caïn. Tu vois bien que ça la dérange pas.
Ionas alla s'allonger le plus loin possible d'eux, dans un fauteuil à bascule défoncé, son violon sur les genoux. Son frère se jetait sur Haydée. La fille réclamait de la douceur, eu égard à son état. Il ne fallait pas être sur elle. Il fallait faire attention au bébé. Caïn s'en foutait complètement. Ionas ralluma une pipe à eau et tenta de ne penser qu'aux bulles dans le liquide. À l'autre bout du bateau, Haydée réclamait à présent qu'on la griffe. Caïn aussi. Ils riaient. Ils baisaient en discutant. Lui ses doigts dans la bouche de la géante, elle lui labourant le dos, comme pour y laisser le plus possible de traces qui signifiaient « tu es à moi ».
- Tu ne m'abandonneras pas ? Tu me promets que tu n'as personne à Odessa ? Il n'y a pas d'autre fille ? Tu me présen­teras tes parents, ça ne me dérange pas si c'est des juifs.
- Tu veux rire ! Rien du tout ! Suce-moi ! Suce-moi et mets un doigt dans mon cul.
Haydée le gifla bruyamment. À travers le verre soufflé du narghilé, Ionas aperçut le dos musclé de son frère, les traces d'ongles de Haydée sur ses joues.
- Dis que tu m'aimes, suppliait-elle d'une voix à peine audible.
- Suce-moi.

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