#Essais

Canada

Richard Ford

Nous sommes à Great Falls, Montana, en 1960. Dell Parsons a 15 ans lorsque ses parents commettent un hold-up, avec le fol espoir de rembourser ainsi un créancier menaçant. Mais le braquage échoue, les parents sont arrêtés, et Dell a désormais le choix entre la fuite ou le placement dans un orphelinat. Il choisit de fuir, passe la frontière du Canada et se retrouve dans le Saskatchewan. Il est alors recueilli par un homme, Remlinger, qui fait de lui son apprenti et son factotum. Remlinger est un " libertarien ", adepte de la liberté individuelle intégrale, qui vit selon sa propre loi en organisant des chasses. Canada est le récit de ces années d'apprentissage au sein d'une nature magnifique, parmi des hommes pour qui seule compte la force brutale, comme le montre l'épisode final, d'une incroyable violence. Des années plus tard, Dell, qui est devenu professeur à l'Université, se souvient de ces années qui l'ont marqué à jamais.
Qualifié de " page-turner " par le NY Times, ce roman d'une puissance et d'une beauté exceptionnelles rappellera aux lecteurs de Richard Ford le premier de ses livres publié à l'Olivier en 1991, Une saison ardente. Il marque le retour sur la scène littéraire d'un des plus grands écrivains américains contemporains.

Par Richard Ford
Chez Editions De L'Olivier

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Genre

littÉrature anglo-saxonne

trad. Josée Kamoun
19/03/2014 1 pages 24,00 €
Scannez le code barre 9782356417107
9782356417107
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D'abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. C'est le hold-up qui compte le plus, parce qu'il a eu pour effet d'infléchir le cours de nos vies à ma sœur et à moi. Rien ne serait tout à fait compréhensible si je ne le racontais pas d'abord.
Nos parents étaient les dernières personnes qu'on aurait ima­ginées dévaliser une banque. Ce n'étaient pas des gens bizarres, des criminels repérables au premier coup d'œil. Personne n'aurait cru qu'ils allaient finir comme ils ont fini. C'étaient des gens ordinaires, même si, bien sûr, cette idée est devenue caduque dès l'instant où ils ont bel et bien dévalisé une banque.
Mon père, Bev Parsons, était un gars de la campagne, né dans le comté de Marengo, Alabama, en 1923 ; il avait quitté l'école en 1939, brûlant d'entrer dans l'armée de l'air, ce corps qui est devenu l'Air Force. Il a intégré Demopolis, fait ses classes à Randolph, près de San Antonio, et il voulait à tout prix être pilote de chasse mais, n'en ayant pas les capacités, il a appris à piloter un bombardier. Il pilotait les B-25, les Mitchell poids léger, qui ont servi aux Philippines, puis à Osaka, où ils faisaient pleuvoir la destruction sur terre - frappant l'ennemi comme l'innocent. C'était un grand gaillard sympathique, souriant, bel homme, de plus d'un mètre quatre-vingts (il tenait tout juste dans l'habitacle du bombardier), avec un visage large et carré tourné vers autrui, des pommettes saillantes, une bouche sensuelle et de longs cils de fille, superbes. Il avait des dents d'une blancheur éclatante et des cheveux noirs coupés court dont il était très fier, comme il était fier de son prénom, Bev. Capitaine Bev Parsons. Il n'a jamais voulu reconnaître que Beverly était un prénom féminin pour la plupart des gens. C'était d'origine anglo-saxonne, disait-il. « Très courant en Angleterre, il y a des hommes qui s'appellent Vivian, Gwen et Shirley, là-bas. Et on ne les confond pas avec des femmes pour autant. » C'était un causeur impénitent, l'esprit ouvert pour un sudiste, des manières affables et obligeantes qui auraient dû le mener très loin au sein de l'Air Force, mais qui ne l'ont mené nulle part. Ses yeux vifs, noisette, parcouraient la pièce où il se trouvait pour y découvrir un auditoire - ma sœur et moi en général. Il racontait des blagues ringardes avec un cabotinage typiquement sudiste, il connaissait des tours de cartes et des tours de magie, il arrivait à détacher la première phalange de son pouce et à la remettre en place, il savait faire disparaître et revenir un mouchoir. Il jouait du boogie-woogie au piano et parfois il nous parlait « dixie », ou bien comme dans Amos 'n Andy. Il avait perdu un peu d'audition en pilotant les Mitchell et il était susceptible sur ce chapitre. Mais il était rudement chic avec sa coupe d'« honnête » GI et sa tunique bleue de capitaine ; en somme, il dégageait une chaleur sincère qui fai­sait que ma sœur jumelle et moi, on l'adorait. C'est d'ailleurs sans doute ce qui avait attiré ma mère (même s'ils étaient aussi différents, aussi désassortis que possible, tous les deux) qui était par malchance tombée enceinte dès leur première rencontre, expéditive, après une soirée en l'honneur des aviateurs rentrés du front, non loin de l'endroit où il se recyclait en directeur de l'approvisionnement, à Fort Lewis, en mars 1945, ses services de largueur de bombes n'étant plus requis. Ils s'étaient mariés dès qu'ils s'en étaient aperçus. Ses parents à elle, des juifs polonais émigrés qui habitaient Tacoma, n'étaient pas ravis. Gens instruits, professeurs de mathématiques, musiciens semi-professionnels - ils donnaient des petits concerts très courus à Potsdam, qu'ils avaient quitté en 1918 pour s'installer dans l'Etat de Washington via le Canada -, ils étaient devenus, hasards de la vie, concierges d'école. Être juifs ne voulait plus dire grand-chose pour eux à l'époque, ni pour notre mère, et renvoyait surtout à un mode de vie étriqué, vieillot et contrai­gnant qu'ils n'étaient pas fâchés d'avoir laissé derrière eux en émigrant dans un pays apparemment exempt de juifs.
Pour autant, l'idée que leur fille unique épouse un garçon d'ascendance irlando-écossaise, souriant et disert, unique rejeton d'une famille d'estimataires de bois sur pied du fin fond de l'Alabama, ne leur serait jamais venue à l'esprit, et ils s'em­pressèrent d'en chasser la nouvelle. Et si, à première vue, on aurait pu simplement remarquer que nos parents n'étaient guère faits l'un pour l'autre, il est plus vrai de dire que ce mariage présageait une perte pour elle et que sa vie en a été changée à jamais - pas en mieux, comme elle avait dû le penser.
Ma mère, Neeva (diminutif de Geneva) Kamper, était une femme minuscule, passionnée, binoclarde, avec une chevelure brune rebelle qui se prolongeait par un duvet le long de la joue. Elle avait des sourcils épais, un front luisant aux veines apparentes sous sa peau fine, et son teint pâlot de rat de biblio­thèque lui donnait l'air fragile, elle qui ne l'était pas. Mon père disait pour plaisanter que, chez lui en Alabama, on appelait ces tignasses des « cheveux juifs » ou des « cheveux d'immigré », mais ce trait lui plaisait, et elle, il l'aimait. (Elle ne m'a jamais semblé accorder trop d'importance à ces formules, du reste.) Elle avait des petites mains délicates dont elle limait et polissait les ongles avec soin ; elle en était très fière et faisait toutes sortes de gestes distraits avec. Elle était sceptique par tempérament, écoutait avec attention quand nous lui parlions, pouvait avoir l'esprit mordant à ses heures. Elle portait des lunettes sans monture, lisait de la poésie en français, et employait souvent des termes comme cauchemar ou trou du cul, que ma sœur et moi ne comprenions pas. Elle écrivait des poèmes à l'encre marron, achetée par correspondance, et tenait un journal que nous n'avions pas la permission de lire ; en temps ordinaire, elle avait une expression d'astigmate, nez légèrement levé, un air de perplexité qui était devenu une seconde nature, sauf à penser qu'elle était née avec. Avant d'épouser mon père, et de nous avoir aussitôt, ma sœur et moi, elle était sortie à dix-huit ans de Whitman Collège, à Walla Walla ; elle avait travaillé dans une librairie, se voyant peut-être en bohème et en poète, espérant décrocher un jour un emploi de chargée de cours dans une petite fac, mariée à un homme bien différent de celui qu'elle avait épousé, prof de fac lui-même peut-être, qui lui aurait assuré la vie à laquelle elle se croyait destinée. Elle n'avait que trente-quatre ans en 1960, l'année où ces évé­nements se sont produits. Mais on lui voyait déjà les « rides du sérieux » de part et d'autre du nez, qui était petit et rose au bout, et ses grands yeux gris-vert pénétrants avaient des paupières bistres qui lui donnaient des airs d'étrangère un peu triste, insatisfaite, ce qu'elle était. Elle avait un joli cou délié et un sourire qui vous prenait par surprise, mettant en valeur ses petites dents et sa bouche en cœur, une bouche de gamine, mais c'était un sourire qui lui venait rarement, sauf avec ma sœur et moi. Nous nous rendions compte qu'elle détonnait, habillée d'ordinaire d'un pantalon vert olive et d'une blouse de coton aux manches bouffantes, avec des espadrilles qu'elle faisait sûrement venir de la côte Ouest parce qu'on n'en trouvait pas à Great Fails. Et elle détonnait encore plus à côté de notre père, un beau gars, liant de nature. Mais enfin il était rare que nous sortions « en famille » ou que nous allions dîner au restaurant, si bien que nous avions à peine conscience de l'effet qu'ils faisaient à l'extérieur, auprès d'inconnus. La vie à la maison nous paraissait normale, à nous.
Ma sœur et moi, on voyait bien ce qui avait pu plaire à notre mère chez Bev Parsons, ce grand gaillard taillé comme une armoire, volubile, amusant, qui faisait du charme à tous ceux qui passaient dans son champ visuel. Mais on n'a jamais vraiment mis le doigt sur ce qu'il avait pu lui trouver, à elle, ce petit bout de femme (à peine un mètre cinquante) introvertie, timide, hostile au monde, portée sur l'art, jolie seulement quand elle souriait, spirituelle seulement quand elle était tout à fait à l'aise. Il faut croire qu'il devait être sensible à tout ça, qu'il pressentait qu'elle était plus fine que lui, mais qu'il pouvait lui être agréable, et que ça le rendait heureux. Portons à son crédit qu'il ignorait leurs différences physiques pour s'attacher à ce qui fait l'essentiel de l'humain, chose que j'admirais pour ma part, même si notre mère n'était pas femme à s'en apercevoir.
Malgré tout, leur bizarre disparité m'apparaît encore aujourd'hui comme l'une des raisons pour lesquelles ils ont mal fini : ils n'allaient pas ensemble, c'était un fait, ils n'auraient jamais dû se marier ni rien, leurs chemins auraient dû se séparer après leur première rencontre enflammée, au mépris des conséquences. Plus ils restaient ensemble, mieux ils se connaissaient, et mieux elle - en tout cas - réalisait leur erreur, alors avec le temps leur vie déviait de sa trajectoire, telle la démonstration laborieuse d'un problème de mathématiques qui, entachée d'une erreur de calcul au départ, vous éloigne ensuite inexorablement des données initiales cohérentes. Un sociologue spécialiste de l'époque - le début des années soixante - dirait peut-être que nos parents étaient à l'avant-garde d'un moment historique, qu'ils comptaient parmi ceux qui transgressaient les barrières sociales, choisissaient la révolte, croyaient qu'on ne s'affirme qu'en s'autodétruisant. Mais il n'en était rien. Ni têtes brûlées ni avant-gardistes, c'étaient, je l'ai dit, des gens ordinaires que les circonstances et les mauvais instincts, ainsi que la malchance, ont conduits à franchir des frontières qu'ils savaient légitimes et qu'ils ont découvertes impossibles à franchir en sens inverse. Mais je dirai ceci pour mon père : quand il est rentré du théâtre de la guerre et de ses raids où il dispensait une mort hurlante du haut du ciel - en 1945, l'année de notre naissance, à ma sœur et à moi, sur la base militaire de Wurtsmith, à Oscoda, Michigan -, il s'est peut-être senti plombé par une gravité colossale et sans nom, comme beaucoup de GI's. Il a passé le restant de ses jours aux prises avec cette gravité, il s'est échiné à rester positif, à se maintenir à flot, et il n'a fait que prendre de mauvaises décisions qui lui semblaient bonnes sur le moment. Il était à contresens du monde qu'il avait retrouvé en rentrant chez lui, un contresens qui était devenu sa vie. Là encore, ce fut sans doute le lot de millions de gars comme lui, mais il n'a jamais dû le comprendre à titre personnel, ni reconnaître que c'était vrai.

Notre famille s'est posée à Great Falls dans le Montana, en 1956, comme tant de familles de militaires ont été amenées à le faire ici ou là, après la guerre. Nous avions vécu sur des bases aériennes, dans le Mississippi, en Californie, au Texas. Notre mère avait son diplôme, elle faisait des remplacements dans les écoles du coin, chaque fois. Notre père n'était pas parti en Corée ; on l'avait mis dans les bureaux, à l'approvisionnement et à la réquisition. On lui avait permis de rester sur le territoire à cause de toutes ses décorations, mais il n'avait pas dépassé le grade de capitaine. Un beau jour - nous vivions à Great Falls, il avait trente-sept ans - il a décidé qu'il n'avait pas d'avenir dans l'Air Force, et comme il totalisait vingt ans d'armée, c'était le moment d'empocher sa retraite et de prendre ses cliques et ses claques. Il avait le sentiment que le manque de sociabilité de notre mère et son peu d'empressement à recevoir les gens de la base en général avaient été un frein pour lui ; peut-être voyait-il juste. À vrai dire, je pense que s'il y avait eu des gens qu'elle ait appréciés, elle en aurait eu envie. Mais il ne lui serait pas venu à l'idée qu'il en existe. « Quelle bande de péquenots, résumait-elle. Il n'y a pas de vie sociale possible, ici. » Quoi qu'il en soit, notre père en avait marre de l'Air Force, et ce qu'il aimait dans la ville de Great Falls, c'était qu'elle allait lui permettre de faire son chemin - avec ou sans vie mondaine. Il comptait entrer chez les francs-maçons, disait-il.
On était au printemps 1960. Ma sœur Berner et moi, nous avions quinze ans. Nous étions inscrits au collège Lewis, Meriwether Lewis, qui était si proche du Missouri que depuis les hautes fenêtres je voyais la surface luisante de la rivière, et les canards et autres oiseaux qui s'y rassemblaient ; j'apercevais même le dépôt de la compagnie Chicago, Milwaukee and St Paul, où les trains de voyageurs ne s'arrêtaient plus, et au-delà l'aéroport municipal de Gore Hill, avec ses deux vols par jour, puis en aval de la rivière, la cheminée de la fonderie et la raffinerie de pétrole, au-dessus des chutes qui donnaient leur nom à la ville. Par beau temps, j'apercevais même les pics enneigés du massif de l'est, à une centaine de kilomètres, qui plongeait vers l'Idaho côté sud et vers le Canada côté nord. Ma sœur et moi n'avions aucune idée de ce qu'était l'« ouest », sinon ce qu'on en avait vu à la télévision, ni d'ailleurs des États-Unis en général, que nous considérions spontanément comme le plus beau pays du monde. Notre vraie vie, à nous, c'était la famille, et nous faisions partie de ses impedimenta aléatoires. Et parce que notre mère se fai­sait plus hostile au monde, qu'elle se repliait sur elle-même, sur son complexe de supériorité et sur son désir que nous ne nous adaptions pas, Berner et moi, à la mentalité provinciale, qu'elle considérait comme étouffante à Great Falls, nous ne menions pas la vie des autres enfants, vie qui nous aurait permis d'avoir une bande d'amis chez qui aller, des journaux à distribuer, des sorties de scouts, des bals. Si nous nous adaptions, pensait ma mère, nous risquions d'autant plus de moisir sur place. Il était non moins vrai aussi que lorsqu'on avait un père qui travaillait à la base militaire, où qu'elle soit, on avait toujours peu d'amis et on rencontrait rarement ses voisins. Nous faisions tout à la base, c'est là que nous allions chez le médecin, chez le dentiste, chez le coiffeur, chez l'épicier. Les gens le savaient. Ils savaient qu'on n'allait pas rester, alors pourquoi prendre la peine de nous connaître ? La base était entachée de suspicion, comme s'il s'y passait des choses que les gens convenables ne voulaient pas savoir et auxquelles ils ne voulaient pas s'associer. En plus ma mère était juive, elle avait une tête d'immigrée et elle était bohème par certains côtés. On en parlait tous de ça, comme si défendre les États-Unis contre ses ennemis n'était pas un métier honorable.
Pourtant, au début du moins, j'aimais bien Great Falls. On l'appelait la ville électrique, parce que les chutes produisaient du courant. Elle avait quelque chose de brut, de vertical, de difficile d'accès - et cependant elle faisait partie du pays sans limites où nous avions déjà vécu. Il me déplaisait que les rues portent un numéro en guise de nom, on ne s'y repérait pas bien, et selon ma mère, ça montrait que la ville avait été conçue par des banquiers rapaces. Et naturellement, les hivers étaient polaires et opiniâtres, le vent du nord nous déboulait dessus comme un train de marchandises, et le manque de lumière aurait donné le cafard à n'importe qui, même aux plus optimistes.
Mais à vrai dire, Berner et moi, on ne s'était jamais considérés comme originaires d'un endroit plutôt que d'un autre. Chaque fois que notre famille s'installait quelque part dans un de ces bleds impossibles où on louait une maison, que notre père endossait son uniforme bleu bien repassé pour partir travailler sur la base, que notre mère prenait un nouveau poste d'institutrice, Berner et moi, on convenait de ce qu'on allait dire si on nous demandait d'où on était. Tous les jours, on s'entraînait sur le chemin de notre nouvelle école : « Salut, on est de Biloxi, dans le Mississippi », « Salut, je suis d'Oscoda, c'est là-haut dans le Michigan », « Salut, j'habite Victorville ». J'essayais d'assimiler les trucs essentiels des autres garçons, de parler comme eux, d'adopter l'argot du coin, de prendre des airs d'assurance, de celui que rien n'étonne. Berner faisait pareil. Et puis on déménageait, et il nous fallait reprendre nos marques. Ce genre d'enfance, je le sais, ou bien ça fait de vous un marginal, un déraciné, ou bien ça vous encourage à être malléable, acharné à vous intégrer, chose que ma mère désapprouvait puisqu'elle ne la pratiquait pas et se faisait pour sa part l'idée d'un avenir tout autre, plus conforme à celui qu'elle imaginait avant de rencontrer notre père. Nous, ma sœur et moi, tenions des rôles mineurs dans le drame qu'elle voyait se dérouler implacablement.
Résultat, ce qui m'a importé le plus, avec le temps, c'était l'école, ce fil conducteur de ma vie, à part mes parents et ma sœur. J'aurais voulu qu'il n'y ait jamais de vacances. J'y passais tout le temps que je pouvais, à l'école, je m'absorbais dans les livres qu'on nous donnait, je traînais avec les profs, je respirais les odeurs des classes, les mêmes partout, semblables à aucune autre.
Savoir des choses m'importait, quelles qu'elles soient. Notre mère savait des choses, et les appréciait à leur juste valeur. Je voulais être comme elle à cet égard, parce que les choses que je savais, je pourrais les garder avec moi, elles feraient de moi un homme instruit et plein d'avenir, caractéristiques importantes à mes yeux d'alors. Si je ne me définissais pas par la ville que j'habitais, je me définissais par l'école où j'allais. J'étais bon en anglais, en histoire, en sciences, en maths - matières où ma mère était bonne aussi. Chaque fois qu'on pliait bagage, je redoutais par-dessus tout de me retrouver dans l'impossibilité de retourner en classe, pour une raison ou une autre, et de ne pas assimiler des connaissances cruciales susceptibles d'assurer mon avenir, et que je ne pourrais acquérir nulle part ailleurs. J'avais peur qu'on parte pour un endroit où il n'y aurait pas du tout d'école (ils avaient envisagé Guam). Peur de finir ignare, sans atout qui me distingue. J'étais sûr d'avoir hérité cette inquiétude de ma mère qui pensait ne pas avoir une vie gratifiante. Mais ça me venait peut-être de mes deux parents : pris dans les remous de leurs jeunes vies de plus en plus confuses, pas faits l'un pour l'autre, ne se désirant plus comme au tout début, sans doute, devenant chacun jour après jour le satellite de l'autre, et finissant par s'en vouloir sans en avoir tout à fait conscience, ils ne pouvaient pas nous offrir, à ma sœur et à moi, la prise solide sur le monde que les parents sont censés assurer. Mais cela dit, accuser ses parents de tous les problèmes de la vie, ça ne mène nulle part en fin de compte.

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