#Roman francophone

Le front russe

LALUMIERE, JEAN-CLAUDE

Le grain de sable, on croit le connaître, mais il peut prendre bien des aspects. Celui qui vient soudainement gripper la carrière de fonctionnaire diplomatique, benoîte et prévisible, du héros du Front russe, formé à l'exotisme par une lecture méticuleuse de Géo, adopte celle d'un attaché-case. Grande chose noire et anguleuse, cadeau de maman. A l'heure de l'entrée en fonctions, un chef de service vient y donner du genou. En découle une lésion au front assortie d'une mutation sèche, aux confins de l'empire, sur le " front russe ", service voué au " pays en voie de création - section Europe de l'Est et Sibérie ". Usant de cette officine diplomatique (située dans le néo-XIIIe, " sorte de Broadway faussement high-tech ") comme base opérationnelle, notre homme va répondre à une rare vocation de gaffeur lunaire et de planificateur de catastrophes, plus désopilantes les unes que les autres, qui renforceront l'exil de notre homme sur le " front russe ", entre Boutinot, le chef de service, Aline, fugace maîtresse et quelques collègues improbables. Notre homme, frustré dans son désir d'horizon (" J'avais l'impression d'être loin sans être ailleurs "), se résignera à ce bout de quai qu'est sa carrière de fonctionnaire (" Je vis et il ne se passe rien "). Mot de la fin, signé du même : " L'histoire d'une vie, c'est toujours l'histoire d'un échec ". Le livre, lui, est une vraie réussite... Rire garanti...

Par LALUMIERE, JEAN-CLAUDE
Chez Le Dilettante

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Genre

romans et fiction romanesque

01/02/2012 210 pages 6,10 €
Scannez le code barre 9782253160113
9782253160113
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Chapitre I

 


Enfant, je pouvais passer des heures à regarder le papier peint. Les murs du séjour de la maison de mes parents, recouverts d'un motif végétal rococo postmoderne Vénilia - collection 1972, produi­saient des monstres du meilleur effet sur mon esprit si facilement impressionnable ; j'avais tout juste huit ans. Je m'installais sur le canapé en velours marron, fixais mon regard à mi-chemin entre le sofa et le mur et attendais patiemment que les formes au-delà du point flottant dans l'espace sur lequel je me concentrais prissent peu à peu l'aspect de la face grimaçante d'une créature de l'enfer : les fleurs de lys fournissaient les oreilles et les cornes, les feuilles d'acanthe, une gueule hur­lante, langue pendante, deux tiges entrelacées, de chèvrefeuille ou de passiflore, filaient vers le haut et formaient au sommet une coiffure serpentine ; au passage deux feuilles disposées de façon symé­trique dans le motif dotaient ce monstre de petits yeux sournois et hypnotiques dans lesquels je finissais par être happé. La peur de ne pouvoir me libérer de son emprise me saisissait alors et je m'éveillais. Ainsi se terminait ma fantasmagorie, quand elle avait pu aller jusqu'au bout, car la plu­part du temps ma mère déboulait dans le séjour et, me trouvant ainsi, assis avec l'air de m'ennuyer, me proposait de regarder les dessins animés. Je tentais de rester concentré sur mon exercice, en vain, car elle allumait le téléviseur sans attendre ma réponse et me tirait brutalement de ma rêverie. Je filais dans ma chambre pour être tranquille, fuyais la présence de ma mère qui trop souvent brisait mes tentatives d'évasion.
Ma chambre était toujours bien ordonnée. C'était la volonté de mon père. Ma mère, prompte à soutenir ses positions, veillait à ce qu'il en fût ainsi. Je n'étais pas un adepte du rangement ; à huit ans, me direz-vous, rares sont les enfants qui ont développé cette propension à l'ordre. Mais, en bonne ménagère, ma mère n'hésitait pas à pallier mes insuffisances en la matière. Nous gardions tous deux en mémoire, car sans doute avions-nous perdu une partie de nos capacités auditives à l'occa­sion, le cri de douleur que mon père avait poussé lorsque, un soir, il était venu m'embrasser au lit. Je le vois encore, éclairé par la faible lumière de la veil­leuse installée sur la table de nuit, dans son pyjama à rayures bleues et blanches ; il sautait sur place en tenant à deux mains son pied meurtri, comme si la manœuvre avait pu atténuer la souffrance provo­quée par la pièce de Lego sur laquelle il venait de marcher. Ses hurlements s'intensifièrent lorsqu'au troisième sautillement, le pied épargné atterrit, après une légère dérive, sur la chevelure retournée d'un Playmobil que j'avais réussi à décrocher du crâne de son propriétaire en usant de mes dents comme de tenailles. Je voulais reproduire les aventures des Sept Mercenaires, western que j'avais vu à la télévision dans « La Dernière Séance ». Ce Playmobil, vous l'aurez deviné, représentait Yul Brynner qui tenait le rôle du leader de la célèbre bande de cow-boys. Ma mère dut intervenir pour procéder à l'extraction de la petite perruque en plastique dont les bords pointus avaient pénétré les chairs tendres tandis que mon père énumérait de façon quasi exhaustive les jurons de son répertoire. Certains étaient nouveaux pour moi, et je le soup­çonnai d'ailleurs de les avoir inventés pour l'occa­sion. À la suite de cet incident, je gagnai une aura éphémère dans la cour de l'école en livrant à mes camarades les grossièretés venues enrichir mon vocabulaire ce soir-là. Mon père, pour sa part, boi­tilla pendant quelques jours et développa une aver­sion profonde pour le désordre, une obsession dont le principal objet était ma chambre. Celle-ci évoqua dès lors un arrêt sur image des derniers instants de la scène durant laquelle Mary Poppins exerce ses dons magiques pour le rangement. Je devais cepen­dant me coller moi-même à la tâche selon les injonctions solidaires de mes parents qui me répé­taient à l'envi : « Chaque objet a sa place, et à chaque place correspond un objet. » Us auraient dû graver cette devise au fronton de notre demeure. À défaut, ils l'imprimèrent en moi.
Réfugié dans ma chambre après avoir été délogé du canapé, je me plongeais dans la lecture de quelques Géo que mon oncle Bertrand m'avait donnés, et grâce auxquels je voyageais aux quatre coins de la planète. Je n'avais que cinq numéros de ce précieux magazine et je les connaissais par cœur, de la grande barrière de corail du numéro 9 aux gorges d'Humahuaca du numéro 17. Pendant longtemps - quelques mois en réalité, mais lorsque l'on a huit ans le temps est une mesure encore très abstraite - je crus que le monde se résumait à la trentaine de paysages décrits dans ces cinq exem­plaires. Cette croyance fut mise à bas par un autre cadeau de l'oncle Bertrand qui, au regard de mon enthousiasme lorsqu'il m'avait donné ses vieux Géo, débarqua un jour à la maison avec un atlas. Je découvris alors qu'il existait d'autres contrées, d'autres pays dont je n'avais jamais lu ni même entendu les noms. Je parcourais les cartes une à une, en étudiais les reliefs, suivais de l'index le tracé des côtes, apprenais les noms qui y figu­raient. Leurs consonances exotiques me faisaient rêver : Saskatchewan, Kuala Lumpur, Addis-Abeba, Mozambique... Dès lors, je voulus décou­vrir ce vaste monde en vrai, sans le filtre du papier glacé, des paysages si souvent observés dans Géo à ceux que j'imaginais d'après les commentaires des cartes de l'atlas de l'oncle Bertrand. Je me voyais en explorateur conduisant avec autorité une colonne de porteurs chargés de caisses dans les­quelles se trouvaient mes jouets préférés que je déballais le soir au campement. Quand le moment de dormir était venu, je les abandonnais à même le sol au pied de mon lit de camp. Personne ne venait m'enjoindre de les remettre dans leur coffre. J'étais le chef de cette caravane et décidais seul de ce qu'il était bon de faire ou pas. De temps en temps, j'envoyais à mes parents une carte postale afin qu'ils fussent informés de ma progression. Je ne leur dévoilais cependant jamais les étapes à venir de crainte de les voir s'inviter dans mon expédition et d'en régenter l'organisation.
À l'inverse du reste de la maison, les murs de ma chambre n'étaient pas recouverts d'une tapisserie capable de rivaliser avec le test de Rorschach mais simplement peints en bleu, d'un bleu azur qui, malgré son uniformité, fournissait, dans cette pièce aux peluches alignées sur leurs étagères, aux jeux remisés dans leur boîte, un appui solide à l'évasion. Ce choix relevait sans aucun doute d'un certain conformisme de la part de mes parents. J'étais un garçon. Je n'ai pas eu de sœur pour véri­fier cette théorie, une sœur qui j'imagine aurait eu droit à des murs peints en rose, mais je crois pou­voir affirmer que si mes parents avaient peint les murs en fonction de leurs goûts, ils auraient choisi la couleur marron, ou l'une de ses nuances infimes, qui du séjour à la cuisine en passant par la salle de bains était partout présente. Aujourd'hui, grâce à ce conformisme et à cette chambre bleue, je peux fournir à la question « Comment était votre en­fance ? » une réponse plus élaborée que « marron », que j'utilise plutôt pour définir mes parents et leur environnement, parfaitement en accord avec leur époque, les années soixante-dix.
Bien sûr quand je dis répondre à la question « Comment était votre enfance ? », c'est là une façon de parler, un procédé rhétorique, car à vrai dire personne ne me demande jamais de quoi étaient faites mes jeunes années. J'ai une vie plutôt solitaire. Ce qui provoque chez moi ce voyage dans le temps, vers cet épisode récurrent de la médita­tion tapissière, c'est, hélas, l'absence de motifs sur les murs de mon présent.
Adulte, je passe le plus clair de mon temps dans un bureau dont les murs sont blancs, d'un blanc qui favorise l'introspection mais qui n'offre guère d'étayage à la construction de mondes imaginaires ou à l'évocation de paysages réels vers lesquels, enfant, je m'évadais volontiers. Mais dans ces contrées lointaines, ces forêts mystérieuses, ces fleuves alanguis, ces mers démontées, dans ces soleils levants sur ma carrière aujourd'hui avortée, qu'y avait-il de solide, de consistant ? Qu'y avait-il d'autre qu'une chimère propre à tuer le temps, sans autre forme d'ambition que celle de tromper mon ennui ? Et que ne sus-je, au moment opportun, transformer cette imagination, ce rêve d'autre part, en une aspiration plus grande, en un terreau plus fertile. L'ailleurs était prometteur, comme pouvait l'être le demain, celui que mes parents invo­quaient quand ils ne voulaient pas répondre à mes demandes, reportant, par manque de temps ou par une procrastination cruelle, le contentement de leur chère tête blonde. Demain, promis. Je voyais mon père surtout le week-end. Son travail était tout pour lui. « C'est très important d'avoir un bon travail » disait-il d'ailleurs souvent. Ce que ma mère confir­mait chaque fois : « Écoute ton père, il a raison. » Tel un chevalier affrontant les feux croisés d'un dragon à deux têtes, assis à la table de la cuisine, j'avalais mon assiette de purée-jambon et les dis­cours de mon père sur le travail, grâce auquel il avait gravi quelques degrés sur l'échelle sociale. Il voyait dans ses prérogatives professionnelles la pos­sibilité de s'accomplir. Chaque contrat d'assu­rance-vie conclu le hissait un peu plus haut. Mais avec les premiers effets de la crise économique, convaincre les clients se révélait plus difficile. « C'est à cause des chocs pétroliers » expliquait-il. J'imaginais la collision de deux navires au milieu de l'Atlantique sans comprendre pourquoi les remous provoqués par l'événement contrariaient son entre­prise. Combien de fois était-il venu m'embrasser alors que je dormais déjà ? Combien de fois avant qu'une brique de Lego oubliée sur la moquette ne me révélât cette habitude et fît qu'il y renonça ? Le week-end, je le sollicitais pour construire des châ­teaux forts, reproduire des batailles, imaginer des aventures dans des paysages impossibles, montagne figurée par un tas d'oreillers, canyons creusés entre deux piles de livres. Mais il y avait toujours des courses à faire, une pelouse à tondre, une haie à tailler. Pas plus le week-end avec mon père que lorsque je me trouvais seul avec ma mère, je ne pouvais compter sur eux pour jouer. Le samedi, on me disait « demain », le dimanche, on me disait « plus tard », et durant la semaine, ma mère me renvoyait au week-end suivant, quand mon père serait là. La présence d'un frère aurait bien entendu résolu le problème. Je finis un beau jour par ne plus envisager que l'ailleurs, par en faire un but, mais les discours de mon père sur la prévalence du travail avaient fini par me pénétrer et je n'étais capable d'envisager mes départs qu'à l'aune de ses préconi-sations. Alors quand la possibilité de voyager a dis­paru de mon univers professionnel, je me suis retrouvé face à un vide immense.
Je travaille au ministère des Affaires étrangères. Mon activité professionnelle, pour laquelle je m'étais pourtant enthousiasmé à mes débuts, ne parvient plus à m'émouvoir. Je suis entré au mini­stère il y a cinq ans avec l'envie de parcourir le monde. Bien entendu, ce n'est pas ce que j'ai dit lors de la « discussion avec le jury », épreuve du concours dont l'objectif est de « mettre en évi­dence les motivations du candidat, de révéler sa personnalité et de vérifier son aptitude à remplir les fonctions auxquelles il est destiné ». Lors de cet entretien plutôt impressionnant - face à vous se trouvent cinq personnes dont l'aménité est comparable à celle d'une compagnie de CRS qui s'apprête à évacuer un squat -, j'ai parlé de mon goût pour le service public, de ma volonté d'œuvrer pour l'intérêt général, pour le rayonne­ment de la France à l'échelle internationale. Je récitai d'une voix peu assurée cet argumentaire sans relief, construit à la suite de mes lectures des fascicules officiels présentant les missions du mini­stère des Affaires étrangères et des témoignages de candidats ayant passé l'épreuve sans succès que j'avais croisés lors des préparations aux concours administratifs dispensées par le service « accès à l'emploi » de l'université. Je pris soin cependant de ne pas tomber dans l'excès, et si je fis montre d'une certaine conscience du rôle éminemment important d'un fonctionnaire en position diploma­tique - il est le représentant de l'État jusque dans les provinces les plus reculées de la planète, jusque dans des endroits où les habitants se soucient de la République française comme de leur premier étui pénien -, je mesurai mes propos car je gardais à l'esprit que les fonctions auxquelles je serais assigné, si j'obtenais l'un des quatre-vingts postes accessibles par le concours d'attaché d'administra­tion du ministère des Affaires étrangères cette année-là, seraient celles d'un gratte-papier au ser­vice des visas d'une ambassade dans le meilleur des cas, d'un consulat si je sortais mal classé.
Je maîtrisai l'exercice, il faut le croire, mais sans éclat. Je ne brillai ni par mon originalité, ni par mes connaissances. Et je reçus un onze, ce qui correspond à la note attribuée au candidat dont le jury pense qu'il pourra convenir, s'il n'en vient pas de meilleur avant la fin des épreuves. Cette note me plaça à la frontière de l'échec, du bon côté, certes, mais, soixante-dix-huitième sur quatre-vingts. Je dus attendre que les autres lauréats, classés au mérite et donc devant moi, eussent choisi leur affectation avant de pouvoir à mon tour parcourir la liste des postes vacants et découvrir les lieux possibles de mes premiers pas dans la diplomatie. Inutile de vous décrire l'état d'excita­tion dans lequel je me trouvais entre la réception du courrier annonçant ma réussite au concours et l'arrivée dans ma boîte aux lettres de celui conte­nant la liste des postes auxquels je pouvais pré­tendre. Je passais mes journées à imaginer les desti­nations vers lesquelles j'allais m'envoler. L'Orient me tentait beaucoup : Samarcande, Tachkent ou même Oulan-Bator, tous ces noms que j'avais lus sur l'atlas de l'oncle Bertrand et qui depuis des années nourrissaient mes rêves. Je me voyais sur les marchés de ces villes de légende qui jalonnent les grandes routes commerciales, de la soie ou du thé, négociant des antiquités orientales précieuses au prix d'un kilo de pommes de terre en France et constituant, au fil des ans et de ma carrière, une magnifique collection d'objets d'art récoltés à travers le monde. L'Amérique latine ne me lais­sait pas indifférent non plus. Du Rio Grande à la Terre de Feu, il y avait mille merveilles à décou­vrir : les ruines des temples aztèques (Géo n° 24), la cordillère des Andes (Géo n° 38 - je ne pouvais me contenter des cinq numéros fournis par l'oncle Bertrand et j'achetais régulièrement, dès que je le pus, les nouvelles parutions du magazine), la jungle amazonienne (Géo n° 42, puis de nouveau dans le n° 98), les plaines de la Pampa (Géo n° 54), les paysages déchirés du détroit de Magellan (Géo n° 41 et National Géographie n° 312 - je disposais par la suite de mes propres sources). Inutile encore de vous décrire ma déception lorsque me parvint le courrier du ministère sur lequel ne figuraient que des postes en administration centrale, à Paris, au Quai d'Orsay, dans le VIP arrondissement. Mes rêves de voyages se dégonflèrent comme les coussins d'air d'un naviplane resté à quai. Je n'avais pour choix que celui du service dans lequel je serais affecté. Le mirage vers lequel je me précipitais s'évaporait. Je tentai de le maintenir, fis défiler dans ma tête les milliers de paysages engrangés au fil des pages de mes magazines. Au contraire, la manœuvre précipita la disparition de ces images trompeuses qui ne résistent pas à l'abo­lition de la distance. Une à une, elles s'éteignaient, malgré mes efforts pour en préserver les contours, les couleurs. Une main malintentionnée semblait décrocher chacun des posters qui ornaient les murs de ma chambre d'enfant et décoller méti-culeusement, jusqu'à la dernière petite parcelle, les papiers peints qui éveillaient mon imagina­tion. Tout m'apparaissait fini, terminé, achevé, consommé, tari, rompu, réglé, conclu, avant même d'avoir commencé.
Une fois dissipées les dernières vapeurs du dépit de n'avoir pu m'envoler vers les contrées loin­taines dont je rêvais depuis tant d'années, ayant à tort confondu le Quai d'Orsay avec un quai d'embarquement, je montai à Paris avec la ferme intention d'utiliser ce premier poste comme un tremplin dans ma carrière qui me propulserait, après usage des influences que j'allais me consti­tuer dans les couloirs du ministère, vers un poste prisé dans une ambassade prestigieuse, non sans avoir au passage bénéficié d'une promotion au choix au grade supérieur grâce à l'appui de ma hiérarchie qui, en signe de reconnaissance pour l'extrême diligence avec laquelle j'aurais accompli mes travaux, lesquels auront permis à cette même hiérarchie de constater que c'était un gâchis pour la diplomatie française que de me laisser stagner dans des fonctions subalternes, souhaiterait porter sur la première marche de l'escalier menant au panthéon des diplomates l'exemplaire fonction­naire que je suis. Mais une étape après l'autre.
J'optai pour le bureau des missions - à défaut de visiter les pays, au moins en entendrais-je parler -, et je me rendis sans entrain à la gare SNCF pour acheter le billet de TGV qui devait me permettre de rallier Paris une semaine avant le 1er sep­tembre, date officielle de ma prise de fonctions. Ces quelques jours, durant lesquels je logeais dans un hôtel, devaient me permettre de trouver un appartement.
Pour mon départ, ma mère m'offrit un attaché-case en cuir noir des plus rigides, agrémenté d'une armature métallique dorée et doté d'un système de fermeture sécurisé à code chiffré. Sans doute avait-elle entendu parler de la valise diplomatique, et sans doute était-ce ainsi qu'elle se l'imaginait. Moi, elle me rappelait la mallette du représentant de commerce, celle dont mon père était équipé, un objet parfait pour bloquer la porte des clients récalcitrants ou se prémunir des attaques surprises de chiens méchants, et je me demandais si j'allais pouvoir raisonnablement utiliser cet accessoire. Ma mère aurait pu se contenter de ce présent incommode, mais, comme si celui-ci n'était pas une démonstration suffisante de la capacité de mes parents à générer des entraves, elle crut bon d'ajouter à l'épreuve de mon départ un discours pathétique qui débuta ainsi :
— J'ai tellement redouté cet instant, que je l'ai enfoui en moi, au plus profond. J'ai même fini par croire qu'il ne viendrait jamais.
Je tentai de la rassurer et lui rappelai le lien inal­térable qui nous unissait mais cela ne suffit pas.
— Sais-tu, reprit-elle, que certains enfants ne quittent jamais le domicile parental ?
Ma mère tentait d'éveiller ma mauvaise con­science mais ce départ était une joie trop grande pour qu'une once de culpabilité pût, en ce jour, naître en moi. Je rappelai à ma mère que Paris n'était qu'à trois heures de train de Bordeaux, l'assurai que je reviendrais le plus souvent pos­sible, mais rien ne semblait apaiser son chagrin. Sans doute la présence d'un frère cadet aurait-elle atténué les effets de mon départ. Mais, encore une fois, j'étais enfant unique, et il me revenait la lourde responsabilité d'être celui qui livre ses parents à leur vieillesse. Dans l'espoir de la récon­forter, je lui dis qu'elle serait dans mes voyages comme un phare à partir duquel j'orienterais ma route.
— Jusqu'au jour où tu seras trop loin pour me voir, lâcha-t-elle dans un soupir.
Mon père vint heureusement interrompre la scène, qui prenait des airs de tragédie, avant qu'elle ne virât au grotesque larmoyant - mon train partait bientôt. Lui semblait plutôt satisfait de me voir enfin pénétrer dans l'âge adulte. Tandis que nous roulions tous les trois en direction de la gare, il exprima le souhait de libérer le garage au plus vite des meubles que j'y avais entreposés dans l'attente d'un appartement à Paris. Il y avait là le canapé convertible de velours marron sur lequel j'avais passé de longues heures de méditation durant mon enfance, un petit réfrigérateur, un vieux téléviseur portatif, une petite armoire, une table de cuisine en Formica jaune et ses deux chaises assorties récupérées chez ma grand-mère.
Sur le quai, ma mère me serra de nouveau dans ses bras comme sans doute elle l'avait vu dans des feuilletons américains. « Fais attention à toi » répétait-elle. Je me sentais à la fois tel Ulysse quit­tant la base de Troie sous les injonctions à la pru­dence de Priam, et tel Télémaque, emporté par la lumière du Cyclope. Tandis que ma mère se lamentait sur mon départ, et sur mon épaule, je me remémorai le dessin animé Ulysse 31 dont le géné­rique de fin donnait chaque soir le signal du bros­sage des dents. Paris était-il le Cyclope qu'il me fallait vaincre si je voulais poursuivre ce voyage ? Mon père, qui affichait un sourire inaltérable, agacé par les manifestations exagérées du chagrin de ma mère, lui dit qu'elle devrait plutôt se réjouir de me savoir sorti d'affaire. Obtenir un travail était ce qu'il y avait de plus important. Que ce travail s'exerçât à Paris dans une administration lui conférait plus de valeur encore.
— Bon, commença-t-il, pressé d'écourter les effusions maternelles, dès que tu as trouvé un appartement, tu nous appelles. Je louerai une camionnette et je viendrai te livrer les meubles. Essaye de faire vite. Je n'aime pas que ma voiture dorme dehors, tu le sais bien.
Cette éventualité le tourmentait davantage que l'affliction de ma mère.
Lorsque le train s'ébranla, j'agitai une main en signe d'au revoir. Malgré l'appréhension que j'éprouvais à l'idée de cette nouvelle vie, je me sentais libéré. Et l'hydre à deux têtes, l'une qui souriait, l'autre qui pleurait, réapparaissait sou­dain bien inoffensive. J'ignorais que la distance n'empêcherait en rien son ingérence. Le grain de sable était déjà dans le mécanisme que j'avais patiemment assemblé durant des années, depuis l'instant où la vie dont je rêvais avait pris forme dans mon imagination enfantine jusqu'au bou­clage de ma valise la veille de mon départ.

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