#Essais

Chine trois fois muette

Jean-François Billeter

Dans cet ouvrage formé de deux essais qui se complètent l’un l’autre, Jean François Billeter éclaire doublement ce qui se passe en Chine aujourd’hui: d’abord du point de vue de l’histoire du capitalisme, de cette "réaction en chaîne non maîtrisée" dont il retrace l’histoire depuis son début en Europe, à l’époque de la Renaissance ; ensuite du point de vue de l’histoire chinoise, dont il offre également une synthèse dense, mais claire. Cet ouvrage intéressera les lecteurs qui s’interrogent sur la Chine actuelle, mais aussi ceux qui réfléchissent sur le moment présent de l’histoire et ses suites possibles.

Par Jean-François Billeter
Chez Allia

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Editeur

Allia

13/04/2006 143 pages 6,20 €
Scannez le code barre 9782844851468
9782844851468
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La Chine est de plus en plus présente dans le monde, mais elle en est en même temps comme absente. Nous n’entendons pas sa voix. Elle fait penser à une personne qui s’enfermerait dans le silence ou ne tiendrait que des propos convenus, nous privant ainsi du moyen de savoir qui elle est. C’est en ce sens que je parlerai du mutisme de la Chine.

Le sentiment d’incompréhension qui en résulte est souvent attribué à une psychologie différente, à l’éloignement culturel, à l’histoire. Les sinologues vont dans ce sens quand ils nous expliquent que la Chine est un autre monde. Les Chinois eux-mêmes tiennent souvent ce genre de propos, que ce soit dans la conversation, dans le discours académique ou dans la propagande of fi cielle. Mais rien de tout cela ne convainc réellement. Le malaise subsiste.

Ce malaise tient à ce que certaines choses ne sont pas dites, et ne le sont pas parce qu’on ne les conçoit pas clairement – ni en Chine, ni ailleurs. Je vais donc tenter de le dissiper en exprimant de façon nette ce qui est resté confus.

Voici les principes qui me guideront dans ma démarche. Je tiens premièrement qu’on ne peut comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Chine sans avoir d’abord compris ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Je tiens deuxièmement qu’on ne peut se faire une idée du présent, dans le monde, qu’en appréhendant ce présent comme un moment de l’histoire. Troisièmement, je tiens que, dans notre cas, nous devons prendre en considération six siècles d’histoire environ ; cette échelle est liée à la nature des faits qu’il s’agit d’analyser. Cette période historique, je l’interpréterai, car on ne peut faire de l’histoire sans interpréter. On jugera de la valeur de mon interprétation au nombre de faits qu’elle permettra de réunir et au degré d’intelligibilité qu’elle créera.

Mais, à vrai dire, c’est moins l’idée d’interprétation qui m’a guidé que celle de recul. Je pensais à Pascal : “Si on considère son ouvrage incontinent après l’avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après, on n’y entre plus. Ainsi les tableaux vus de trop loin et de trop près ; et il n’y a qu’un point indivisible qui soit le véritable lieu […].” (Pensées) J’ai cherché ce point d’où un tout devient visible. Le point qui s’est imposé est plus éloigné que celui où se placent habituellement les sinologues. Il offre à la vue un espace plus vaste et un temps plus long. Il est aussi plus éloigné en ce qu’il est en deçà des différentes disciplines que l’on pratique séparément aujourd’hui. Le point une fois trouvé, la dif fi culté a plutôt été de l’ordre de la composition.

Il ne va pas non plus de soi que l’on puisse saisir le présent tout entier comme un moment de l’histoire. Sur ce point, je me suis laissé guider par une idée que Hegel a conçue et que Marx a reprise à son compte, celle de la totalité. Elle invite à appréhender le monde comme un tout qui ne cesse de se transformer, qui est intelligible à partir de la transformation à l’œuvre en lui et ne l’est que de cette façon-là, en tant que tout et en tant que transformation. Il ne peut être compris ni par analogie avec des moments dépassés, ni à travers des faits ou des séries de faits isolés, si nombreux et divers soient-ils.

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