#Polar

Cadres noirs

Pierre Lemaitre

Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans anéanti par quatre années de chômage sans espoir. Ancien DRH, il accepte des petits jobs démoralisants. A son sentiment de faillite personnelle s'ajoute bientôt l'humiliation de se faire botter le cul pour cinq cents euros par mois.

Par Pierre Lemaitre
Chez Calmann-Levy

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Genre

romans et fiction romanesque

02/03/2011 443 pages 7,90 €
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Je n'ai jamais été un homme violent. Du plus loin que je remonte, je n'ai jamais voulu tuer personne. Des coups de colère par-ci par-là, oui, mais jamais de volonté de faire mal vraiment. De détruire. Alors là, forcément, je me surprends. La violence c'est comme l'alcool ou le sexe, ce n'est pas un phénomène, c'est un processus. On y entre sans presque s'en apercevoir, simplement parce qu'on est mûr pour ça, parce que ça arrive juste au bon moment. Je savais bien que j'étais en colère, mais jamais je n'aurais pensé que ça se trans­formerait en fureur froide. C'est ça qui me fait peur.
Et que ça se porte sur Mehmet, franchement...
Mehmet Pehlivan.
C'est un Turc.
Il est en France depuis dix ans, mais il a moins de vocabulaire qu'un enfant de dix ans. Il n'a que deux manières de s'exprimer : il gueule ou il fait la gueule. Et quand il gueule, il mélange du français et du turc. Personne ne comprend rien, mais tout le monde voit très bien pour qui il nous prend. Aux Messageries pharmaceutiques, où je travaille, Mehmet est « super­viseur » et, selon une règle vaguement darwinienne, chaque fois qu'il monte en grade, il se met aussitôt à mépriser ses anciens collègues et à les considérer comme des sortes de lombrics. J'ai souvent rencontré ça dans ma carrière, et pas seulement avec des travail­leurs migrants. Avec beaucoup de gens qui venaient du bas de l'échelle, en fait. Dès qu'ils montent, ils s'iden­tifient à leurs patrons avec une force de conviction dont les patrons ne rêveraient même pas. C'est le syndrome de Stockholm appliqué au monde du travail. Atten­tion : Mehmet ne se prend pas pour le patron. C'est presque mieux, il l'incarne. Il « est » le patron dès que le patron n'est pas là. Évidemment, ici, dans une entre­prise qui doit employer deux cents salariés, il n'y a pas de patron à proprement parler, il n'y a que des chefs. Or Mehmet se sent trop important pour s'identifier à un simple chef. Lui, il s'identifie à une sorte d'abstraction, un concept supérieur qu'il appelle la Direction, ce qui est vide de contenu (les directeurs, ici, personne ne les connaît) mais lourd de sens : la Direction, autant dire le Chemin, la Voie. À sa façon, en montant l'échelle de la responsabilité, Mehmet se rapproche de Dieu.
Je commence à 5 heures du matin, c'est ce qu'on appelle un petit job (quand on emploie le mot «job », on ajoute toujours petit, à cause du salaire). La tâche consiste à trier des cartons de médicaments qui partent ensuite vers des pharmacies de banlieue. Moi, je n'étais pas là pour le voir, mais il paraît que Mehmet a fait ça pendant huit ans avant de devenir « supervi­seur ». Aujourd'hui il a la fierté de commander trois lombrics, ce qui n'est pas rien.
Le premier lombric s'appelle Charles. Drôle de prénom pour un SDF. Il a un an de moins que moi, il est maigre comme un clou et il boit comme un trou. On dit qu'il est SDF pour faire court mais en fait il a un domicile. Et sacrement fixe. Il vit dans sa voiture, elle ne roule plus depuis cinq ans. Il dit que c'est son « immobile home », c'est son genre d'humour, à Charles. Il porte une montre de plongée large comme une assiette avec des tas de cadrans. Et un bracelet vert fluo. Je ne sais pas du tout d'où il vient ni ce qui l'a conduit dans cette situation extrême. Il a des côtés marrants, Charles. Par exemple, il ne sait pas combien de temps il est resté inscrit sur les listes d'attente des HLM, mais il compte avec précision le délai écoulé depuis qu'il a renoncé à renouveler sa demande. Cinq ans, sept mois et dix-sept jours au dernier décompte. Ce qu'il calcule, Charles, c'est le temps qui s'est écoulé depuis qu'il n'a plus aucun espoir d'être relogé. « L'espoir, dit-il en levant l'index, est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience. » Ça n'est pas de lui, j'ai déjà entendu ça quelque part. J'ai cherché la citation, je ne l'ai pas retrouvée. Ça montre quand même que der­rière ses allures de pochtron, Charles a de la culture.
L'autre lombric est un jeune type, Romain, un gars de Narbonne. Comme il avait connu un certain succès au club théâtre de son lycée, il a rêvé de devenir acteur et, juste après le bac, il est monté à Paris, mais n'a jamais trouvé le moindre cachet parce qu'il roule les r comme d'Artagnan. Comme Henri IV. Avec cet accent rocailleux, il me dit que : « Nous partîmes cinq cents mais par un prompt renfort... », ça fait marrer tout le monde. Il a pris des cours pour ça qui n'ont donné aucun résultat. Il a enchaîné les petits boulots lui per­mettant de se présenter à tous les castings où on ne voulait jamais de lui. Un jour, il a compris que son fantasme ne deviendrait jamais réalité. Romain, acteur de cinéma, c'était cuit. Et puis, la plus grande ville qu'il connaissait était Narbonne. Paris l'a vite écrasé, anéanti. Il a commencé à ressentir des spleens d'enfance et des tristesses régionalistes. Sauf qu'il n'a pas voulu revenir chez lui les mains vides. Il tâche de faire sa pelote et ne rêve plus que d'un seul rôle, celui du fils prodigue. Dans ce but, il cumule tous les petits boulots qu'il peut trouver. Une vocation de fourmi. Les heures qui lui restent, il les passe sur Second Life, MSN, MySpace, Twitter, Facebook et un tas d'autres réseaux, des endroits, je suppose, où on n'entend pas son accent. D'après Charles, il est très doué en infor­matique.
Je travaille trois heures chaque matin, ce qui me rap­porte 585 euros brut (quand on parle d'un petit salaire, on ajoute toujours le mot brut, à cause des charges). Je rentre à la maison vers 9 heures. Si Nicole part un peu en retard, on a la chance de se croiser. Quand on y arrive, elle me dit : « Je suis en retard » et elle m'embrasse sur le nez avant de refermer la porte derrière elle.
Ce matin donc, Mehmet était furieux. Comme sous pression. J'ai imaginé que sa femme lui avait fait des misères. Sur le quai où sont alignés les caisses et les cartons, il marchait rapidement, à pas saccadés. Il tenait son listing tellement serré que ses articulations étaient toutes blanches. On sent que ce gars-là a d'énormes responsabilités et que ses problèmes per­sonnels tombaient mal. J'étais pile à l'heure, mais dès qu'il m'a vu, il a hurlé une suite de borborygmes. Être à l'heure, à mon avis, n'est pas une preuve suffisante de motivation. Lui, il arrive au moins une heure à l'avance. Ses hurlements n'étaient pas intégralement compréhensibles, mais j'ai saisi l'essentiel, à savoir que pour lui, je suis un trou-du-cul.
Bien que Mehmet en fasse tout un plat, le boulot en soi n'est pas très compliqué. On trie des paquets, on les met dans d'autres cartons, sur des palettes. Normale­ment, les codes des pharmacies sont inscrits en gros sur les paquets, mais quelquefois, je ne sais pas pourquoi, le numéro est absent. Romain dit qu'une imprimante doit être mal réglée. Dans ce cas-là, on peut retrouver le code dans une longue suite de caractères imprimés en tout petit sur une étiquette. Ce sont les onzième, douzième et treizième caractères. Moi, il me faut mes lunettes et c'est tout un bordel. Je dois les attraper dans ma poche, les chausser, me baisser, compter les carac­tères... Ça fait perdre du temps. Et si on me voyait faire, ça fâcherait la Direction. Or justement, ce matin, le premier paquet que j'ai attrapé n'avait pas de code. Mehmet s'est mis à hurler. Je me suis penché. C'est à ce moment-là qu'il m'a botté le cul.
Il était un peu plus de 5 heures du matin.
Je m'appelle Alain Delambre, j'ai cinquante-sept ans.
Je suis cadre au chômage.

2
Au début, ce boulot du matin aux Messageries phar­maceutiques, je l'ai pris pour m'occuper. Du moins, c'est ce que j'ai dit à Nicole mais ni elle ni les filles n'ont été dupes. À mon âge, on ne se lève pas à 4 heures du matin pour 45 % du SMIC dans le seul but de faire bouger ses articulations. C'est compliqué, cette histoire. Enfin non, pas tant que ça. Au début, on n'avait pas besoin de ce salaire, maintenant si.
Il y a quatre ans que je suis au chômage. Ça fera quatre ans en mai (le 24 mai, je me souviens bien de la date).
Comme ce boulot n'est pas suffisant pour arrondir des fins de mois parfois très aiguës, je fais d'autres petites choses. Durant quelques heures, ici ou là, je porte des cagettes, j'emballe des trucs dans du papier bulle, je distribue des prospectus, un peu de ménage industriel la nuit dans des bureaux. Quelques boulots saisonniers aussi. Depuis deux ans, je fais le Père Noël chez Trouv'tout, un supermarché spécialisé dans les appareils ménagers d'occasion. Je ne dis pas toujours à Nicole ce que je fais, parce que ça lui ferait du mal. Pour justifier mes absences, je varie les prétextes. Comme c'est moins facile quand c'est un job de nuit, je me suis fabriqué de toutes pièces un groupe de copains chômeurs avec qui je suis censé jouer au tarot. Je dis à Nicole que ça me détend.
Avant, j'étais DRH dans une entreprise de près de deux cents salariés. Je m'occupais du personnel, de la formation, je supervisais les salaires, je représentais la direction devant le comité d'entreprise. Je travaillais chez Bercaud, une entreprise de bijoux fantaisie. Dix-sept ans à enfiler des perles. C'était la blague favorite de pas mal de gens, ça, on disait : « Chez Bercaud, on enfile des perles. » Il y avait tout un tas de blagues très marrantes sur les perles, les bijoux de famille, etc. C'était de la plaisanterie corporatiste, si on veut. La rigolade a cessé en mars, quand on nous a annoncé que Bercaud était racheté par les Belges. J'aurais pu être en compétition avec le DRH du groupe belge, mais quand j'ai su qu'il avait trente-huit ans, j'ai commencé menta­lement à rassembler mes affaires. Je dis «mentale­ment », parce qu'au fond je vois bien que je n'étais pas du tout prêt à le faire matériellement. Il a pourtant fallu que je m'y mette : ça n'a pas traîné. L'annonce du rachat a été faite le 4 mars. La première charrette a eu lieu six semaines plus tard, j'ai fait partie de la seconde.
En quatre ans, à mesure que mes revenus se sont liquéfiés, mon état d'esprit est passé de l'incrédulité au doute, puis à la culpabilité, et enfin au sentiment d'injustice. Aujourd'hui, je me sens en colère. Ça n'est pas un sentiment très positif, ça, la colère. Quand j'arrive aux Messageries, que je vois le sourcil brous­sailleux de Mehmet, la longue silhouette chancelante de Charles et que je pense à tout ce que j'ai dû traverser jusqu'ici, une colère terrible se met à gronder en moi. Il ne faut surtout pas que je pense aux années qui m'attendent, aux points de retraite qui vont me man­quer, aux allocations qui s'amenuisent, à l'accable­ment qui nous saisit parfois, Nicole et moi. Il ne faut pas que je pense à ça parce que, malgré ma sciatique, je me sens des humeurs de terroriste.
Depuis quatre ans qu'on se connaît, forcément, je considère mon conseiller du Pôle emploi comme l'un de mes proches. Il m'a dit récemment, avec une sorte d'admiration dans la voix, que j'étais un exemple. Ce qu'il veut dire, c'est que j'ai renoncé à l'idée de trouver du travail, mais que je n'ai pas renoncé à en chercher. Il croit voir là le signe d'un fort caractère. Je ne veux pas le démentir, il a trente-sept ans et il faut qu'il conserve ses illusions le plus longtemps possible. Mais en fait, je suis plutôt soumis à une sorte de réflexe d'espèce. Chercher du travail, c'est comme travailler, comme je n'ai fait que ça toute ma vie, ça s'est incrusté dans mon système neurovégétatif, quelque chose m'y pousse par nécessité, mais sans projet. Je cherche du travail comme les chiens reniflent les réverbères. Sans illusion, mais c'est plus fort que moi.
C'est comme ça qu'il y a quelques jours, j'ai répondu à une annonce. Un cabinet de consultants cherche à recruter un assistant RH pour une grosse boîte. Le travail consiste à participer au recrutement du personnel cadre, à établir les profils de poste, conduire les évaluations et rédiger les bilans des tests, participer à l'établissement du bilan social, etc., c'est exacte­ment ce que je sais faire, ce que j'ai fait pendant des années chez Bercaud. « Polyvalent, méthodique, rigou­reux, il sera doté de véritables qualités relationnelles. » C'est tout mon portrait professionnel.
Quand j'ai lu ça, j'ai rassemblé mes photocopies et envoyé mon CV. Sauf évidemment qu'ils ne précisent pas s'ils sont prêts à embaucher un type de mon âge.
Parce que ça tombe sous le sens : c'est non.
Tant pis. J'ai quand même envoyé ma candidature. Je me demande si ce n'est pas pour continuer de mériter l'admiration de mon conseiller du Pôle emploi.
Quand Mehmet m'a botté le cul, comme j'ai poussé un cri, tout le monde s'est retourné. Romain en pre­mier, Charles avec beaucoup plus de difficulté parce que, lorsqu'il arrive le matin, il a déjà plusieurs blancs secs dans le cornet. Je me suis relevé d'un bond. Comme un jeune homme. C'est là que je me suis rendu compte que je dépassais Mehmet de presque une tête. Jusqu'ici, comme il était chef, je n'avais jamais fait attention à sa taille. Mehmet lui-même n'en revenait pas de m'avoir botté le cul. Il semblait totale­ment dégrisé de sa colère, j'ai vu ses lèvres trembler, il clignait des yeux et cherchait ses mots, je ne sais pas dans quelle langue. Et là, j'ai fait un truc pour la pre­mière fois de ma vie : j'ai penché la tête en arrière, très lentement, comme si j'admirais le plafond de la chapelle Sixtine, et je l'ai ramenée en avant d'un grand coup sec. Comme je l'ai vu faire à la télévision. Un coup de boule, ça s'appelle. Charles, en tant que SDF, s'est souvent fait tabasser, il s'y connaît. « Un beau geste technique », m'a-t-il dit. Pour un débutant, il paraît que c'était très bien. Mon front a écrasé le nez de Mehmet. Avant de ressentir le choc dans mon crâne, j'ai entendu un craquement sinistre. Mehmet a hurlé (en turc, cette fois, j'en suis sûr), mais je n'ai pas pu profiter réellement de mon initiative, parce qu'il s'est tout de suite pris la tête dans les mains et il est tombé à genoux. Normalement, dans un film, j'aurais pris un peu d'élan et je lui aurais allongé un grand coup de pied en pleine gueule, mais j'avais tellement mal au crâne que moi aussi je me suis pris la tête dans les mains et que je suis tombé à genoux. Nous étions tous les deux à genoux, face à face, la tête dans les mains, penchés vers le sol. Tragédie dans l'univers du travail. Tableau grandiose.
Romain s'est précipité, il ne savait plus où donner de la tête. Mehmet pissait le sang. Le samu est arrivé en quelques minutes. On a fait des déclarations. Romain m'a dit qu'il avait vu Mehmet me botter le cul, qu'il serait témoin et que je n'avais pas à m'en faire. Je n'ai rien dit, mais mon expérience me fait penser que ça ne sera certainement pas aussi simple que ça. J'avais envie de vomir. Je suis allé aux toilettes. Pour rien.

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