#Essais

Sur les traces de la vérité ; discours, lettres, entretiens, articles

Thomas Bernhard

La relation du grand écrivain autrichien Thomas Bernhard avec les médias et le grand public était souvent placée sous le signe de la méfiance, voire du scandale. Les témoignages écrits de ce rapport complexe constituent par conséquent une mine inépuisable pour l’amateur de l’œuvre bernhardienne, en éclairant non seulement l’homme et son parcours mais aussi son travail d’écrivain. Le présent recueil rassemble un grand nombre de textes – plus d’une cinquantaine d’articles, une quinzaine d’entretiens, des lettres et des discours – qui permettent au lecteur d’affiner sa connaissance de l’univers de Bernhard, ses préoccupations et ses ambitions. Sous sa plume, le monde devient une pièce de théâtre absurde ou un roman d’aventures, un univers peuplé de dilettantes malfaisants et bornés. Quel que soit le thème abordé – la mort, l’Autriche, le théâtre, la poésie – son analyse et son ironie mordante font mouche.

Par Thomas Bernhard
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

lettres et linguistique critiques et essais

trad. Daniel Mirsky
31/10/2013 404 pages 22,50 €
Scannez le code barre 9782070137701
9782070137701
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À l’occasion du centième anniversaire

de la naissance de Jean Arthur Rimbaud

 

 

Chère assistance,

Il est dit que nous n’honorons nos poètes que lorsqu’ils sont morts, lorsque le couvercle du caveau familial ou une butte de terre humide sont venus marquer la séparation définitive entre lui et nous, lorsque la détresse et la misère ont fini par étouffer le créateur de poèmes, lorsqu’il a, pour reprendre la formule consacrée et embarrassante des piètres nécrologues, rendu l’âme. Il se trouvera toujours alors, si Dieu le veut, un bureau officiel qui commencera à tourner les pages de son carnet d’adresses, et la postérité peut s’atteler à la tâche. Il y aura des gerbes et des couronnes, des « cercles » se réunissant tout exprès pour les déposer, et c’est alors toute une industrie distrayante qui se met en branle, entre vins d’honneur et salons ministériels, jusqu’à ce que le poète sombre dans un oubli définitif ou qu’on se décide à éditer ses œuvres complètes. Alors, on organise fêtes et cérémonies pompeuses, on « redécouvre » toutes les facettes de l’œuvre du défunt, on s’escrime à l’exposer en pleine lumière — bref, on en fait un « événement », la plupart du temps dans l’unique but de se distraire un peu de l’ennui pour lequel, après tout, on est rétribué. Et n’est-il pas vrai que (chez nous !), ce n’est pas le poète qu’on honore, mais le monsieur du ministère de la Culture qui prononce le discours de bienvenue, le monsieur du fonds d’archives, le comédien, le récitant ? Hölderlin ou Trakl se retourneraient dans leur tombe face à tant d’apparat, de mondanité culturelle, de bavassage pseudo-artistique dont il ne ressort rien que de l’impudence !

Si nous sommes ici, c’est pour nous rappeler Jean Arthur Rimbaud. Dieu merci, il était français ! Ayons donc foi dans la force et la splendeur de la parole littéraire, ayons foi dans la permanence de la vie spirituelle, dans l’éternité des images (images des morts ou visions) que nous offrent les pages de quelques grands hommes, nourries d’une conjonction d’éléments qui ne se produit qu’une ou deux fois par siècle. Ne nous y trompons pas, le grandiose, ce qui stimule, bouleverse et apaise, bref ce qui est là pour rester, ne pousse pas comme l’herbe folle dans la prairie ! Des vers si riches de sens qu’ils permettent à l’homme de sonder des profondeurs insoupçonnées, on n’en trouve pas tous les jours, ni même tous les ans. Il faut que les presses d’imprimerie tournent et tournent, crachent des milliers de livres, avant qu’un jour se produise ce singulier décalage, cet écart fondateur qui donne naissance à une œuvre majeure de la littérature mondiale, et à une seule. Ceux dont on fait grand cas, qu’on fête avec tambours et trompettes jusque dans les arrière-salles avinées, les écrivains pour magazines et les littérateurs calibrés pour l’export, qui parfois décrochent même le prix Nobel, ne sont dans la plupart des cas que foutaises apprêtées et phénomènes de mode. Ce qui compte en littérature, c’est uniquement ce qu’il y a d’originel, de fondateur justement, ce sont des gens comme Jean Arthur Rimbaud.

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