#Roman étranger

Habitante des jardins

Gerhard Meier

« Le lendemain matin, c’était le 17 janvier 1997, j’appelai Dorli par son nom, et tout resta silencieux. » Gerhard Meier, dans ce texte intime et foisonnant, s’adresse à celle qui fut sa compagne pendant soixante ans, déroulant encore une fois pour elle le tapis bigarré d’une conversation ininterrompue où s’entrecroisent le passé et le présent. Dans ce grand poème en prose sur la littérature, sur la vie et sur le deuil, il convoque les vivants et les morts, l’Engadine et son village d’Amrain, avec les personnages de vent qui peuplent ses chemins, et Marcel Proust et Peter Handke, et Tolstoï et Chopin, et Baur et Bindschädler, et le prince André et Natacha et les fleurs. Avec ce livre profondément émouvant, Gerhard Meier rejoint le cœur secret de son œuvre.

Par Gerhard Meier
Chez Zoe

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Editeur

Zoe

Genre

essais et écrits divers

trad. Marion Graf
23/08/2008 56 pages 10,00 €
Scannez le code barre 9782881826269
9782881826269
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Habitante des jardins
Fais-moi entendre ta voix
Cantique des cantiques

 

 

Le 1er décembre 1987, après que le voyageur eut longuement examiné les lignes du portail en bois sculpté de la cathédrale de Split, où saint Jean, lors de la Cène, pose encore une fois son visage triste sur l’épaule de Jésus, tout en cherchant – c’est une variante – d’une main, consolation dans la manche de son maître, il descendit sur la promenade de la plage ensoleillée où un cireur, un vieillard, désœuvré depuis longtemps, à coup sûr, se mit à se cirer lui-même ses chaussures.

Ainsi commence l’une des petites épopées du recueil de Peter Handke Encore une fois pour Thucydide, dont les épreuves arrivèrent un beau jour à Sils-Maria où toi et moi étions les hôtes de la Maison de Nietzsche, logeant dans une pièce adjacente au salon et cabinet de travail de Friedrich Nietzsche, dont nous séparait une simple cloison de planches. L’esprit du grand marcheur flotte encore dans ces pièces, dirait-on, si bien qu’il devait également souffler sur les épreuves, surtout de nuit, car pendant la journée, nous les emportions avec nous, par exemple dans le Val Bregaglia, à Soglio, où il y a le Palais de Salis avec, par derrière, le jardin dit historique, que l’on ressent tout de suite comme paradisiaque, comme une réminiscence du jardin d’Éden. Rainer Maria Rilke est venu ici en poursuivant les roses, il les a humées, il a lu, écrit des lettres, rêvé sur ses Élégies commencées à Duino, qu’il avait pensé terminer à Soglio. C’est là que nous sommes allés nous asseoir, Dorli et moi, sous l’un des deux arbres géants, au milieu des pieds d’alouettes, des roses, des phlox, des pivoines fanées, des pommiers, des poiriers et des cerisiers rabougris, tandis que de petites haies de buis s’efforçaient de contenir les arbres, les roses, le phlox, et que les montagnes, à bonne distance, y plongeaient le regard.

C’est donc là que nous sommes allés nous asseoir pour lire quelques pages des épreuves que nous avions apportées, et c’est alors, entre autres, que nous avons compris comment le cireur de Split s’était mis à se cirer lui-même ses chaussures, qui en avaient besoin, et le soin qu’il y mettait, comme pour quelqu’un d’autre, et comment longuement, consciencieusement, il avait enduit une partie après l’autre, et comment pour finir il avait caressé les chaussures qui aussitôt, sous le palmier qui ombrageait le cireur, s’étaient mises à luire. Et nous avons appris ensuite comment le voyageur avait rejoint le cireur pour à son tour se faire cirer ses chaussures, tandis que la brosse à dépoussiérer recourbée avait frotté ses chaussures au point que les orteils s’en étaient trouvés bien. Avons observé comment il répartissait de petits tas de cirage gros comme un ongle en les tamponnant par petites touches sur les chaussures, comment il maniait le moindre brin avec un soin extrême, oui, râclant même le dernier reste de cirage au fond du couvercle de la boîte, comment il avait mis les lacets entre les montants des chaussures et les chaussettes pour qu’ils ne soient pas salis par le cirage. Et cependant, les chaussettes et son caleçon long pendaient, et l’ourlet de ce dernier était aussi noir que le col de la chemise, ce qui donnait l’image d’un homme absolument seul. Et lorsque les brosses à reluire passaient sur le cuir, une musique naissait, juste comme une musique très basse, bruissante, enthousiasmante, le son qui accompagnait le chant du muezzin, en haut sur le minaret, tandis que la tête du cireur se reflétait dans une flaque de la veille. Et chaque fois que le voyageur devait changer de pied, on entendait le coup sec, bref, du bois de la brosse frappé contre la caisse. Pour terminer, le cireur tira son chiffon à reluire, frotta une dernière fois le cuir en guise de finale, en sorte que celui-ci, sillonné de fentes et de craquelures, étincela. Après un dernier tapotement, le voyageur se retira dans tout l’éclat de ses chaussures, garda, au restaurant, les pieds calés sous son siège, se remémorant comment le vieux cireur l’avait fait penser à un peintre en train de faire son portrait, et à un saint : le saint de la méticulosité. Quand il se mit à pleuvoir, il laissa ses chaussures dans sa chambre, mais il les porta dans les neiges de la Macédoine, dans les montagnes du Péloponnèse, et même dans le sable des déserts de Libye et d’Arabie, et des mois plus tard au Japon, il suffisait encore d’un coup de chiffon pour faire réapparaître l’éclat originel.

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