La France allemande (1933-1945)

Ory Pascal

ActuaLitté
1940-1944: Vichy et Londres, sans doute. Mais aussi Paris: tous ceux qui cherchent du côté de l'Allemagne nazie le monde qu'ils attendaient. Des espoirs, des raisons, des références, des investitures, des récompenses. Vrais fascistes, modérés 'anti', socialistes 'néo', communistes en rupture de parti, tous sont sûrs d'être dans le sens de l'histoire. Pascal Ory présente ici les mots des collaborateurs. Proclamations et plaidoyers, rêves redoutables et songes creux, voici la parole, mystifiante et mystifiée, de la France allemande.

Par Ory Pascal
Chez Editions Gallimard

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INTRODUCTION

 

 

L'intention de l'auteur n'est pas ici de parler de la Collaboration mais des collaborateurs. Et ce en leur redonnant, autant que faire se peut, la parole. L'accent a donc été mis sur le discours de tous ces petits acteurs qui pendant un lustre ont entrepris d'occuper la place publique sous la tutelle des plus grands, pouvoir français et, surtout, puissance allemande. Le journal extime, la lettre plus ou moins ouverte et, bien entendu, l'article de presse ont donc été préférés aux textes de l'institution, rapports, traités et allocutions, marqués au sceau de l'officiel – ou du confidentiel, cette dernière catégorie n'étant à tout prendre que l'image inversée de la précédente.

Ainsi se trouvera mise au jour cette idéologie longtemps occultée, moins confuse que méconnue, à l'accent caractéristique et désormais, sans doute, reconnaissable. Cette ébauche de phénoménologie constituerait ainsi la moins contestable introduction à ce qui est devenu pour nombre d'années l'objectif principal de la plupart des observateurs attirés par ce moment équivoque : l'analyse non de l'exceptionnel, la Révolte, mais du normal, la Soumission.

 

 

 

PAROLES ET CENSURES

 

 

La censure de ce discours ne fut pas elle-même des plus simples. On peut penser qu'elle se fit en deux temps, solidaires par-delà leur apparente opposition. Un quart de siècle fut bien nécessaire à notre pays pour épuiser les charmes d'un certain résistantialisme établi, où le politique et l'historiographique se soutenaient l'un l'autre pour convaincre la communauté nationale de son vaste consensus héroïque, et du profond isolement des voix collaboratrices. Ce schéma se trouvait renforcé dialectiquement par la hargne de ceux qui, petit à petit, de la clandestinité à la place publique, tentaient d'engager devant la postérité le procès en réhabilitation des réprouvés. Un irrésistible glissement conduisait ceux-là de la révision du cas Pétain – l'homme qui avait fait don de sa personne au pays – à la justification de son chef de gouvernement, Pierre Laval, offert en holocauste à l'incompréhension de ses contemporains ; de la collaboration d'État sous toutes ses formes aux exploits des lansquenets de la nouvelle Europe. En un mot, une ère de plaidoyers et de réquisitoires, peu propice au retour aux sources.

Vint le mythe. Pour que la légende noire pénétrât la société française, il lui fallut être portée par un double mouvement critique et fasciné, prise en charge par une nouvelle génération postérieure aux dernières guerres (coloniales), moins témoin que public et par là même toute prête à y investir ses propres phantasmes. En un temps spectaculaire cette rencontre ne pouvait manquer de nourrir une même fièvre de représentation : titres lucifériens des gestes romancées (Les Inciviques, Les Hérétiques, Les Maudits), svastikas, runes noires de la SS, gamma de la Milice française en couverture des revues de vulgarisation historique, films ambigus, mi-parti de dénonciation et de complaisance, où l'engagement d'un jeune Français dans la police allemande tient à la crevaison d'un pneu à l'heure du couvre-feu...

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