#Roman francophone

Delicieuses pourritures

Joyce Carol Oates

Une prestigieuse université féminine de la Nouvelle Angleterre dans les années 75. On conteste plus que jamais les valeurs bourgeoises sur fond de drogues, de cigarettes, d'art et de poésie. Gillian Brauer, 20 ans, brillante étudiante de troisième année, voudrait briller encore davantage aux yeux de Andre Harrow, son charismatique professeur de littérature, qui a décidé de faire écrire et lire en classe à ses élèves leur journal intime. Il n'octroie ses compliment qu'aux confessions les plus osées, ce qui génère surenchères malsaines et incidents ravageurs parmi des filles survoltées, avide de retenir l'attention – et plus – du maître. Tentatives de suicide, incendies inexpliqués, anorexie, somnifère, tous les éléments d'un drame annoncé sont réunis avec, dans un rôle d'une épaisseur glauque, la mystérieuse Dorcas, l'épouse – française – d'Andre, sculptrice, collectionneuse d'affreux totems. Et grande prêtresse de ces amours vénéneuses dont Joyce Carol Oates nous offre ici le récit haletant, à la morale superbement perverse.

Par Joyce Carol Oates
Chez Philippe Rey

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Genre

romans et fiction romanesque

trad. Claude Seban
07/10/2020 128 pages 6,50 €
Scannez le code barre 9782290239605
9782290239605
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1. Paris

11 février 2001

 

 

Dans l’aile du Louvre consacrée à l’Océanie, je le vis : le totem.

Haut de plus de trois mètres, une sculpture en bois, primitive, anguleuse, apparemment féminine, le visage long et brutal, les yeux vides, une balafre en guise de bouche. Les seins étaient exagérés, pareils à des mamelles animales, deux lames de bois de trente centimètres partant des épaules ; contre ces seins, la créature pressait ce qui semblait un nourrisson. Mais un nourrisson qui n’était qu’une tête, d’une grosseur et d’une rondeur grotesques ; un nourrisson sans corps. Le cartel indiquait simplement qu’il s’agissait d’une « Figure maternelle » aborigène de Colombie-Britannique, vieille d’au moins deux cents ans.

Là. Il est là.

Il n’a pas brûlé, en fin de compte…

J’étais désorientée, incapable de penser de façon cohérente. Dans la pièce froide et austère où il était exposé, il émanait de ce totem aborigène quelque chose de si brut, de si primitif qu’il semblait à peine humain. Je le contemplais, et frissonnais. Je me détournais, décidée à m’en aller, et me retrouvais de nouveau devant lui, de nouveau en train de le contempler. Comme si la mère allaitante m’avait appelée… Gillian ? N’aie pas peur. Nous sommes des bêtes, c’est notre consolation. Car c’était là une vision de cauchemar. Une obscénité. J’imaginais que devant un tel objet un homme devait sentir le désir sexuel s’étioler et se faner en lui : le mâle ardent, avide, réduit ici à une tête hideuse, pressé si étroitement contre la mère qu’il ne peut qu’étouffer. Une femme devait sentir toute douceur en elle, la tendresse qui nous fait humains, s’évaporer.

Nous sommes des bêtes, nous n’éprouvons aucun sentiment de culpabilité.

Jamais de culpabilité.

« Madame ? Excusez-moi, mais… vous vous sentez bien ? »

Une voix américaine rassurante. Un monsieur prospère d’âge moyen, peut-être originaire du Middle West, qui, avec sa femme inquiète, m’avait observée.

Je dis très vite, avec mon éclatant sourire américain au néon : « Merci, vous êtes très aimables. Je vais bien. » Prise d’un vertige, j’avais peut-être vacillé sur mes jambes. Mais à présent j’allais bien. Et je n’avais pas envie que l’on me parle, je n’avais pas envie que l’on me touche. Comme le couple continuait à me dévisager, je répétai : « Merci ! » et m’éloignai d’un pas décidé.

Je quittai le Louvre, bouleversée. Aveugle à ce qui m’entourait, je marchai le long de la Seine. Ce totem ! Si laid, et cependant si fort. Et les yeux.

Je pensais à la disparition de deux personnes que j’avais aimées, bien des années auparavant. Elles avaient eu une mort horrible, qui avait été considérée comme accidentelle.

Le ciel de Paris était opaque, la Seine couleur de plomb. Au loin, les tours romantiques de Notre-Dame disparaissaient presque dans la brume, ou le smog. J’étais si agitée que je remarquais à peine les étalages envahissants des bouquinistes qui dérobaient à la vue le fleuve légendaire.

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