#Polar

Ghosting

Kirby Gann

Au fin fond du Kentucky pauvre et arriéré, la survie dépend du trafic de drogue. Aussi l'affreux Mister Gruel prend-il fort mal la disparition de Fleece, dont la voiture carbonisée vient d'être découverte. Non qu'il apprécie particulièrement le garçon, mais celui-ci transportait pour lui une imposante quantité de marijuana. Pressé par le dealer de retrouver son frère, le jeune Cole s'embarque dans une quête qui tourne à la descente aux enfers: la piste de Fleece passe par de bien déplaisantes rencontres avec les malfrats du cru, et par l'exploration de contrées maléfiques. Mais surtout, elle confronte Cole à des vérités familiales qui chavirent sa vision du monde. Une balade ténébreuse sur l'incontournable route du Mal. « De tous les romans que j'ai lus sur le destin tragique de ceux qui se laissent prendre par l'univers du crime, Ghosting est un des plus magnifiques en termes d'écriture et de composition. »L’hommage de Donald Ray Pollock devrait suffire à convaincre de l’excellence de ce roman noir de la famille gothique, branche tragédie antique. Il figure parmi les Meilleurs livres de l'année 2012 de Publishers Weekly. Né dans le Kentucky, Kirby Gann a travaillé un temps à Paris pour la librairie bilingue The Abbey Bookshop. Il joue de la guitare dans un groupe rock et est depuis quinze ans directeur éditorial de Sarabande Books (poésie et nouvelles). Il vit à Louisville avec sa femme et trois chiens sauvages. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch

Par Kirby Gann
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

policier & thriller (grand format)

trad. Jean Esch
10/04/2014 371 pages 21,50 €
Scannez le code barre 9782021096521
9782021096521
© Notice établie par ORB
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Les morts ne se métamorphosent pas volontiers en sources de réconfort, quand nous les avons tant aimés.

Tout est signe. Mais il faut une lumière ou un cri éclatants pour percer notre myopie ou notre surdité… je n’ai cessé d’observer des hiéroglyphes tracés sur mon chemin ou d’entendre des paroles confuses ou murmurées à mes oreilles, sans rien comprendre…

Les choses que font les gens ne constituent pas une histoire édifiante.

Il n’existe aucune morale dans ce désordre où nous vivons.

Vous pouvez vous faire croire à n’importe quelle fable.

Trois ombres furtives traversent un champ de blé de semence oublié, trébuchant sur les cosses pourries qui jonchent le sol ; trois ombres voûtées filent entre les feuilles rêches qui leur grattent la peau comme des langues de vache. En cette fin novembre, la nuit est profonde. La bruine qui flottait comme du brouillard s’aiguise et ressemble maintenant à des aiguilles sous l’effet des bourrasques. Le terreau boueux aspire leurs chevilles, leur souffle blanc éclôt devant leurs visages et le froid brûle leurs bras nus, tandis qu’ils foncent à travers le champ détrempé, excités par cette violation de territoire.

James Cole Prather est le dernier. Il n’arrive pas à suivre les jambes robustes de ses compagnons ; un genou difforme le fait gîter à tribord à chaque pas, une excuse qu’il maîtrise depuis l’enfance pour expliquer sa course pataude. Il rattrape enfin ses amis arrêtés au bout du champ, cachés à l’entrée du cul-de-sac de l’allée craquelée. Leurs gloussements et leurs rafales de « chut ! » jaillissent du chaume sombre : une petite équipe de jeunes défoncés et invulnérables qui guettent les signes d’une présence humaine, du redoutable gardien effectuant sa ronde, l’éclat de son fusil dans le famélique clair de lune.

La ruine spectaculaire du séminaire St. Jerome se dresse devant eux. C’est un imposant donjon : haut de quatre étages, une façade grande comme un terrain de football, des rangées et des rangées de fenêtres à meneaux, brisées et aveugles, qui s’ouvrent sur les champs accidentés. Au sommet est érigée unecroix de pierre, au-dessus de laquelle des nuages filent devant la lune, tels des rapides déchaînés.

Ses compagnons s’élancent à toute allure dans l’espace découvert et disparaissent derrière un pin penché. James Cole les regarde s’éloigner pendant qu’il reprend son souffle ; il a l’habitude de rester à la traîne. Il lève les yeux vers les nuages bouillonnants et sent la pluie froide se mêler à la sueur qui luit sur ses joues. Ce plaisir simple lui fait fermer les yeux ; il écoute le bourdonnement dans son cerveau et les milliers de bruits environnants : le vent dans le chaume, la pluie sur les feuilles, un volet cassé qui martyrise ses gonds. Autant de notes chantées exprès pour lui.

Le temps qu’il contourne le pin, ses amis ont disparu.

Il les appelle, tout doucement ; seul le vent se lève pour lui répondre. Les fenêtres du sous-sol, les plus proches de lui, sont solidement condamnées par des planches. Plus haut, au premier étage, une fenêtre solitaire est ouverte, pas très loin du tronc épais de l’arbre, et il imagine la scène qu’il a dû louper quelques secondes plus tôt : Spunk et Shady escaladant les branches fragiles qui se tendent dans le vide, sans un mot, leurs baskets qui cherchent des appuis sur le rebord de brique.

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