#Roman étranger

Le témoin invisible

Posadas, Carmen

A Montevideo, Leonid Sednev, âgé de 91 ans, décide avant de mourir de révéler le secret de sa vie. Embauché en 1912 comme ramoneur au palais impérial de Russie grâce à sa tante Nina, ancienne femme de chambre de la tsarine, le petit Leonid sera jusqu'en 1918 le « témoin invisible » de l'intimité des Romanov et le seul survivant de l'épouvantable massacre d'Ekaterinbourg. Rien n'échappe à son regard tantôt ironique et curieux, tantôt amoureux et tendre, et plus d'une fois épouvanté. Avec son ami Youri, il découvre le quotidien de l'impératrice et de ses filles, apprend quels sont les véritables commanditaires de l'assassinat de Raspoutine, console le jeune et fragile tsarévitch Alexis, assiste aux conspirations de palais, côtoie des agents secrets, avant d'être emporté par le tourbillon de l'Histoire, le soulèvement de Petrograd puis la révolution d'Octobre. Mais c'est en rejoignant la famille impériale dans son exil que Leonid, serviteur loyal, secrètement amoureux de la grande-duchesse Tatiana, livrera à l'Histoire le plus déchirant des témoignages. Carmen Posadas est née en Uruguay, où elle a vécu jusqu’à l’âge de douze ans. Elle réside depuis à Madrid. Auteur d’une douzaine de livres pour enfants, de recueils de nouvelles et d’essais, elle a écrit pour le cinéma et la télévision. Ses romans, Cinq Mouches bleues et Petites Infamies, sont aujourd’hui des best-sellers internationaux. Elle a reçu le prix Planeta en 1998. Traduit de l'espagnol par Isabelle Gugnon

Par Posadas, Carmen
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

litterature hispano-portugaise

trad. Isabelle Gugnon
02/05/2014 473 pages 22,50 €
Scannez le code barre 9782021120844
9782021120844
© Notice établie par ORB
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L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Je pressens que je vais quitter la vie avant le 1er janvier… Si je suis tué par des assassins ordinaires, notamment par un frère paysan russe, toi, tsar de Russie, tu n’as rien à craindre pour ton trône et ton pouvoir, tu n’as rien à craindre pour tes enfants, qui régneront pendant quatre cents ans. Mais si je suis tué par des nobles, s’ils versent mon sang qu’ils ne sauront effacer pendant vingt-cinq ans, ni toi ni ta femme ni aucun de vos cinq enfants ne me survivront plus de deux ans. Vous mourrez des mains du peuple russe. Je ne fais plus partie du monde des vivants, je vais bientôt être tué, mais ma mort se renouvellera dans la vôtre comme une pierre jetée pour ricocher à la surface d’un étang, envoyant des ondes concentriques chaque fois qu’elle touche l’eau.

Un vieux proverbe dit que nul n’est un grand homme pour son valet de chambre. Selon un autre que je suppose encore plus ancien, il ne faut pas servir qui a servi ni quémander auprès de qui a déjà quémandé. J’estime pour ma part qu’aucun de ces fragments de sagesse populaire n’a été énoncé par ceux susceptibles d’être les mieux informés en la matière, à savoir les domestiques.

Je me permets aussi d’affirmer que si nous avions davantage tenu la plume au fil des siècles l’Histoire comporterait des chapitres plus intéressants. Par chance pour certains de ses acteurs et malheureusement pour vous, nous avons rarement eu ce genre d’inclination. D’aucuns se sont satisfaits de la piètre grandeur qu’on retire en rapportant des faits sous forme de ragots ou de chicanes. D’autres, comme moi, ont estimé plus glorieux d’éviter de trop se répandre. Par loyauté ? Par discrétion ? Par fierté d’appartenir à un corps de métier ? Mon oncle Gricha, qui a préféré être tué par les bolcheviques plutôt que de révéler le mécanisme d’ouverture de la porte derrière laquelle on conservait les trésors les plus précieux du palais des Youssoupov, disait que ces trois principes constituaient sa règle de conduite, sa raison de se taire. La mienne, contradictoire comme toute ma personne, est à la fois prosaïque et romantique. J’ai jusqu’à présent observé le silence parce que le bien le plus inestimable que je possède est le produit d’un vol. Si je ne l’ai pas dévoilé, c’est que, de même que les sortilèges, les grands secrets s’évanouissent dès lors qu’on les expose, or je voulais garder le mien pour moi. J’ignore ce qu’oncle Gricha aurait pensé de cette façon de voir. Il aurait sans doute levé un sourcil, le gauche, en m’écoutant. Mon oncle n’était pas un de ces valets anglais capables d’exprimer n’importe quelle émotion par une seule et infime contraction musculaire, mais le haussement du sourcil gauche est entre nous un langage aussi universel que l’espéranto.

Gricha Ivanovitch. C’est curieux. Cela faisait des années que je n’avais pas songé à lui, et voilà que depuis deux jours il m’obsède. Un reportage télévisé m’a remis en mémoire son image ainsi que sa règle de conduite, sa raison de ne pas desserrer les lèvres. Il s’agissait d’un documentaire faisant état d’éléments nouveaux quant au déroulement d’un assassinat célèbre et aux individus qui y ont participé. Je veux parler de la mort de Grigori Efimovitch, plus connu sous le nom de Raspoutine, visionnaire, libertin et un des principaux responsables de la révolution russe. C’est ainsi que tout a commencé et que m’est venue l’idée d’écrire ce récit. On a proféré et on continue de proférer tant d’inexactitudes sur cette époque qu’à présent, alors que le XXe siècle amorce son dernier virage et que nous ne sommes plus qu’une petite poignée de témoins directs encore de ce monde, le moment est peut-être venu de parler. Les pages qui vont suivre sont mes souvenirs, mais, les années passant, j’ai aussi pu combler certains points obscurs en m’aidant de la mémoire et du témoignage de personnes qui méritent ma confiance.

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