#Imaginaire

Zone 1

Colson Whitehead

La Dernière Nuit a eu lieu. Le fléau s’est répandu. Et dans le désert du monde d’après, les rares humains survivants luttent au jour le jour pour échapper aux zombs, ces morts-vivants cannibales et contagieux. Pourtant, l’espoir commence à renaître. Dans la Zone 1, tout en bas de Manhattan, Mark Spitz et ses camarades ratisseurs éliminent les zombs traînards, première étape d’une patiente entreprise de reconquête. Mais la victoire est-elle seulement possible? Et pour reconstruire quel monde? Les personnages sont hantés par le passé, ou inversement refoulent le souvenir du cauchemar et des êtres perdus. Mais avant d’en être réduits à survivre, avaient-ils vraiment vécu? Mark Spitz se sent fait pour ce chaos absurde grâce à sa médiocrité même, et éprouve une étrange empathie pour les traînards. Et parfois, il lui vient à l’esprit la pensée interdite… Colson Whitehead offre ici un authentique et palpitant conte de terreur, dont la noirceur et la tension permanente sont accentuées par un humour macabre et sardonique, et une invention verbale exceptionnelle, faite d’argot militaire, d’euphémismes officiels, d’images audacieuses pour rendre compte de l’impensable, donner une forme au pire. Mais ce tableau d’apocalypse, cette fable aux multiples interprétations est aussi une méditation sur ce qui fonde l’humanité. En vrai moraliste, Whitehead pose ici plus crûment que jamais la même question lancinante: que faisons-nous de nos vies? Et la démesure de l’horreur confère à cette représentation un lyrisme endeuillé, une gravité et une puissance proprement visionnaires.

Par Colson Whitehead
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

littÉrature anglo-saxonne

trad. Serge Chauvin
30/01/2014 337 pages 22,50 €
Scannez le code barre 9782070138630
9782070138630
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à Bill Thomas

 

 

 

« La couche de poussière grise qui recouvre les choses est devenue leur meilleure part. »

Il avait toujours voulu vivre à New York. Son oncle Lloyd habitait Lafayette Street, en plein centre-ville, et dans les longs intervalles entre deux visites il rêvait tout éveillé de loger dans son appartement. Quand ses parents le traînaient jusqu’à la ville pour l’expo annuelle prévue de longue date ou le-succès-de-Broadway-qui-donne-la-pêche, ils faisaient généralement un saut chez l’oncle Lloyd pour dire bonjour. Ces après-midi étaient immortalisés par une série de photos prises par des inconnus. En cette ère de polyvalence numérique, ses parents faisaient de la résistance et labouraient la glèbe d’enclaves esseulées : une cafetière qui ne donnait pas l’heure, des dictionnaires en papier, un appareil photo qui se contentait de prendre des photos. L’appareil familial ne transmettait pas leurs coordonnées à un quelconque satellite. Il ne leur permettait pas de réserver un billet d’avion pour une station balnéaire avec accès facile à la forêt équatoriale par la navette de l’hôtel. Aucun espoir de vidéo, fût-elle en basse définition. Cet appareil était si rétrograde que le moindre énergumène titubant embauché par son père parmi les passants était capable de l’utiliser sans tâtonner, malgré toute la vacuité bovine de son regard de touriste ou toute la misère indigène qui lui tordait les vertèbres. La famille posait sur les marches du musée ou sous la marquise scintillante, tandis que l’affiche hurlait par-dessus leur épaule gauche. La composition était immuable. Le garçon au milieu, les mains parentales plaquées sur ses épaules, année après année. Il ne souriait pas sur toutes les photos, seulement sur le pourcentage prélevé pour l’album de famille. Et puis le taxi jusque chez l’oncle, et l’ascenseur après filtrage par le portier de l’immeuble. L’oncle Lloyd, nonchalamment appuyé au chambranle, les accueillait d’un « Bienvenue dans mon petit bungalow » lourd de sous-entendus interlopes.

Tandis que ses parents se faisaient présenter la nouvelle fiancée de son oncle, le garçon filait au bout du couloir et, tout étourdi, faisait couiner le cuir du coin canapé/cappuccino en admirant les derniers développements de l’électronique de loisirs. Il commençait toujours par repérer les nouveaux arrivants. Cette fois, c’était les haut-parleurs sans fil qui hantaient les coins de la pièce tels des spectres grêles, la suivante il s’agenouillait devant une boîte trapue et clignotante, une nouvelle espèce de cortex multimédia. Il passait un doigt sur leur surface sombre puis soufflait dessus et effaçait les marques avec son polo. Les téléviseurs étaient du modèle le plus neuf, le plus gros : ils lévitaient et palpitaient d’une myriade de fonctions extravagantes décrites en diagrammes dans le mode d’emploi jamais ouvert. Son oncle recevait toutes les chaînes et conservait un mausolée de télécommandes dans le tiroir de rangement sous l’ottomane. L’enfant regardait la télé et traînait près des baies vitrées, d’où il toisait la ville à travers le verre fumé anti-UV, du haut du dix-neuvième étage.

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