#Roman étranger

Ce qui reste de nos vies

Zeruya Shalev

Hemda Horovitz vit sans doute ses derniers jours, mais l’image de ce lac, près du kibboutz où elle est née, s’impose encore avec force à sa conscience. Les souvenirs plus douloureux de sa longue vie se glissent eux-aussi dans sa mémoire, sans qu’elle puisse s’en libérer: son père trop exigeant, un mariage sans amour, puis cette difficulté à aimer équitablement ses deux enfants, Avner et Dina. Ces deux derniers lui rendent visite à l’hôpital de Jérusalem. Avner, le fils adoré, y rencontre une femme venue dire au revoir à son mari mourant et entame une étrange relation avec elle. Quant à Dina, la fille mal aimée, elle ne sait comment gérer l’éloignement de sa propre fille pour qui elle a sacrifié sa carrière. Débordée par le besoin de donner cet amour à quelqu’un, elle se met en tête d'adopter, envers et contre tous. Son désir de renforcer son foyer pour y accueillir un autre enfant risque bien de faire éclater sa famille… Zeruya Shalev sait parler comme personne des relations mystérieuses qui se tissent entre parents et enfants. Dans une langue puissante, elle évoque la colère, le ressentiment, la frustration et la peur qui construisent les familles autant que l’amour et le bonheur d’être ensemble. Ce qui reste de nos vies est certainement son roman le plus envoûtant.
Prix Femina 2014
Trad. de l'hébreu par Laurence Sendrowicz

Par Zeruya Shalev
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

trad. Laurence Sendrowicz
04/09/2014 432 pages 22,90 €
Scannez le code barre 9782070136988
9782070136988
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Pour Yaar

Ce livre est le fruit de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec une histoire ou des événements réels, ainsi qu’avec des personnes vivantes ou mortes et des noms existants, ne pourrait donc être que totalement fortuite.

Est-ce la pièce qui s’est agrandie ou bien elle qui s’est ratatinée, pourtant elle se trouve dans la plus petite chambre de l’appartement, un appartement lui-même grand comme un mouchoir de poche. Depuis qu’elle est clouée au lit du matin au soir, les murs se seraient-ils à ce point écartés, il lui faudrait à présent des centaines de pas pour atteindre la fenêtre, des dizaines d’heures, est-ce que sa vie y suffira. Ou plutôt ce qui reste de sa vie, la dernière ligne droite de ce temps qui lui a été imparti sur terre et qui semble, si absurde que cela puisse paraître, soudain éternel, figé dans une telle immobilité qu’on pourrait croire que jamais il ne finira. Certes elle est déjà bien maigre, amenuisée, d’une légèreté spectrale, certes le moindre courant d’air risque de l’arracher du lit, seul le poids de la couverture l’empêche peut-être de s’élever en apesanteur, certes un souffle couperait le dernier fil de la bobine qui la relie encore à la vie, mais qui donc émettra ce souffle, qui donc se donnera la peine de souffler dans sa direction ?

Oui, condamnée à une vie éternelle par l’amère indifférence des siens, elle va rester allongée ici sous sa lourde couette pendant des années, verra ses enfants vieillir et ses petits-enfants devenir des adultes, car elle vient de comprendre que mourir aussi requiert des efforts, une sorte d’élan du futur défunt ou de son entourage, un acte dans lequel il faut s’impliquer, s’agiter fébrilement comme lorsqu’on prépare une fête d’anniversaire. Oui, pour mourir aussi, il faut un minimum d’amour, or elle n’est plus assez aimée, peut-être aussi n’aime-t-elle plus assez, ne serait-ce que pour cette chiquenaude-là.

Oh, ce n’est pas qu’ils ne se mobilisent pas, presque chaque jour il y en a un qui vient pointer docilement, s’assied sur le fauteuil en face du lit, fait semblant de s’inquiéter de sa santé, mais elle sent bien le lourd ressentiment, elle remarque les coups d’œil jetés vers la montre et les soupirs de soulagement dès que retentit la sonnerie de leur portable. Elle entend subitement leur voix changer, vibrer d’énergie et de vitalité, le rire monte de leur gorge, je suis chez ma mère, informent-ils leur interlocuteur dans un roulement d’yeux hypocrite, je te rappelle en sortant, puis ils reportent à nouveau vers elle une attention indolente, daignent lui demander quelque chose mais n’écoutent pas ce qu’elle dit, et elle, qui n’a pas l’intention d’être de reste, les épuise avec d’interminables réponses, leur offre un compte rendu détaillé de ce qu’a expliqué le médecin et, sous leur regard qui s’embrume, dresse une liste exhaustive de tous ses médicaments. Suis-je davantage dégoûtée de vous que vous de moi ? se demande-t-elle dans une pensée qui agglomère en une masse unique ses deux enfants, pourtant si différents l’un de l’autre. Auraient-ils réussi, uniquement face à elle et depuis peu, à s’unir enfin, à faire front commun face à cette vieille mère allongée du matin au soir dans un lit où même la pesanteur s’annule ?

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