#Imaginaire

Terminus radieux

Antoine Volodine

Taïga sombre et immense, steppes infinies... La scène se passe d'abord après l'irradiation complète de la Sibérie et l'écroulement de la Deuxième Union soviétique, puis des siècles plus tard. La région, dévastée par des accidents nucléaires, est à jamais inhabitable. Entourés de paysages grandioses, des soldats fantômes, des morts vivants et d'inquiétantes princesses s'obstinent à poursuivre le rêve soviétique. Désormais le centre du monde a un nom, Terminus radieux, un kolkhoze dont la pile atomique s'est enfoncée sous terre. Solovieï, le président du village, met ses pouvoirs surnaturels au service de son rêve de toute-puissance : vie et mort, amour éternel, renaissance. Assisté par l'immortelle Mémé Oudgoul, il règne en maître sur le destin des hommes et des femmes qui ont atterri là. Non loin du kolkhoze passe une voie ferrée où circule un unique convoi, toujours le même. Prisonniers et militaires cherchent en vain le camp où leur errance prendra fin. Mais, là encore, Solovieï ordonne l'histoire. Il leur faudra attendre des milliers d'années pour que s'éteigne sa présence dans leur cauchemar.
Prix Medicis 2014

Par Antoine Volodine
Chez Seuil

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Editeur

Seuil

Genre

science fiction / fantastique grand format

21/08/2014 616 pages 22,00 €
Scannez le code barre 9782021139044
9782021139044
© Notice établie par ORB
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PREMIERE PARTIE
KOLKHOZE

1

 

• Le vent de nouveau s’approcha des herbes et il les caressa avec une puissance nonchalante, il les courba harmonieusement et il se coucha sur elles en ronflant, puis il les parcourut plusieurs fois, et, quand il en eut terminé avec elles, leurs odeurs se ravivèrent, d’armoises-savoureuses, d’armoises-blanches, d’absinthes.

Le ciel était couvert d’une mince laque de nuages. Juste derrière, le soleil invisible brillait. On ne pouvait lever les yeux sans être ébloui.

Aux pieds de Kronauer, la mourante gémit.

– Elli, soupira-t-elle.

Sa bouche s’entrouvrit comme si elle allait parler, mais elle ne dit rien.

– T’inquiète pas, Vassia, murmura-t-il.

Elle s’appelait Vassilissa Marachvili.

Elle avait trente ans.

Deux mois plus tôt, elle marchait d’un pas souple dans les rues de la capitale, à l’Orbise, d’un pas dansant, et il n’était pas rare que quelqu’un se retourne sur son passage, car son aspect de jolie combattante égalitariste donnait chaud au cœur. La situation était mauvaise. Les hommes avaient besoin de contempler de tels visages, de frôler de telles silhouettes pleines de vie et de fraîcheur. Ils souriaient, et ensuite ils partaient en banlieue se faire tuer sur la ligne de front.

 

• Deux mois plus tôt : une éternité. La chute annoncée de l’Orbise avait eu lieu, immédiatement suivie de l’exode et d’une totale absence d’avenir. Les centres urbains ruisselaient du sang des représailles. Les barbares avaient repris le pouvoir, comme partout ailleurs sur la planète. Vassilissa Marachvili avait pendant quelques jours erré avec un groupe de partisans, puis la résistance s’était dispersée, puis elle s’était éteinte. Alors, avec deux camarades de désastre – Kronauer et Iliouchenko –, elle avait réussi à éviter les barrages mis en place par les vainqueurs et elle était entrée dans les territoires vides. Une clôture ridicule en interdisait l’accès. Elle l’avait franchie sans frémir. Elle ne retournerait plus jamais de l’autre côté. C’était une aventure sans retour, et, tous les trois, ils le savaient. Ils s’étaient engagés là-dedans en toute lucidité, conscients qu’ainsi ils accompagnaient le désespoir de l’Orbise, qu’ils s’enfonçaient avec elle dans le cauchemar final. Le chemin serait pénible, cela aussi, ils le savaient. Ils ne rencontreraient personne et ils devraient compter sur leurs propres forces, sur ce qui subsisterait de leurs propres forces avant les premières brûlures. Les territoires vides n’hébergeaient ni fuyards ni ennemis, le taux de radiation y était effrayant, il ne diminuait pas depuis des décennies et il promettait à tout intrus la mort nucléaire et rien d’autre. Après avoir rampé sous les barbelés de la deuxième clôture, ils avaient commencé à s’éloigner vers le sud-est. Forêts sans animaux, steppes, villes désertes, routes à l’abandon, voies de chemin de fer envahies par les herbes, ce qu’ils traversaient ne suscitait pas l’angoisse. L’univers vibrait de façon indécelable et il était tranquille. Même les centrales atomiques, dont pourtant les crises de folie avaient rendu le sous-continent inhabitable, même ces réacteurs accidentés, parfois noircis, toujours silencieux, avaient l’air inoffensif, et souvent, par défi, c’étaient les endroits qu’ils choisissaient pour bivouaquer.

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