#Roman francophone

Les Rochers De Poudre D'Or

Nathacha Appanah-Mouriquand

Avril 1892, Inde, colonie britannique. Des profondeurs du sous-continent, ils sont poussés vers l'océan. Un exilé volontaire et nostalgique sur les traces de son frère, un paysan meurtri par la misère et la domination des propriétaires terriens, une fascinante veuve au sang royal fuyant le bûcher, un candide joueur de cartes espérant trouver l'eldorado de l'autre côté de "l'Eau noire"... Ils rejoignent une centaine d'autres Indiens entassés dans les cales de l'Atlas pour les vertiges mortels d'une traversée de plusieurs semaines vers une île qu'on leur promet merveilleuse et fertile. Tout bas, on leur raconte que sous les rochers de ce pays mystérieux et clément, sommeille l'or. Ils ne savent pas qu'ils vont remplacer les esclaves des champs et passer de la soute à la soue, entre le bleu du ciel et le vert de la canne à sucre. Juin 1892, île Maurice, colonie britannique. Le drapeau est anglais, mais ce sont les Français, installés ici depuis deux siècles, qui font marcher les affaires. Ce matin-là, ce sont eux qui attendent les Indiens de l'Atlas. Les destinées vont se nouer entre rêves et douleurs, haines et désirs, dans le village de Poudre d'Or aux rochers défiant le ciel et la terre et les songes des hommes. Le journal de bord du médecin ivre, la rencontre des Noirs libérés de l'esclavage et des Indiens déportés resteront des moments inoubliables de ce roman historique fondé sur des faits avérés, tant l'auteur a le don de faire voir et d'émouvoir.

Par Nathacha Appanah-Mouriquand
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

28/12/2002 161 pages 13,70 €
Scannez le code barre 9782070767243
9782070767243
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PREMIÈRE PARTIE

 

 

Save yourselves from depot wallahs

It is not a service but pure deception

They take you overseas

They are not colonies but jails

 

Éloigne-toi des gens du dépôt

Ils ne t'aideront pas

Ils ne t'apporteront que désespoir

Et par-delà les mers, ils t'emmèneront

Vers des colonies qui sont des prisons

 

Pamphlet distribué

dans l'État d'Uttar Pradesh (Inde)

à la fin du dix-neuvième siècle.

 

 

 

 

Ils étaient les joueurs

du camphrier

 

 

Pourtant, ils le lui avaient interdit à plusieurs reprises... Badri, ne joue pas aux cartes avec les garçons du village. Les jeux amènent le malheur sur la famille ! Badri, tu es notre unique fils, travaille un peu à la ferme au lieu de jouer !...

Mais à peine s'occupait-il des trois vaches et du vieux bœuf que l'envie de caresser les cartes le reprenait, l'occupait tout entier, le submergeait parfois. Elles lui étaient familières désormais et Badri les promenait partout, cachées au fond de la poche de son dhoti. Quand il s'asseyait en lotus, elles glissaient et venaient se reposer sur son sexe et c'était bon. Badri promenait ses cartes partout parce que, disait-il, personne ne savait quand un jeu commençait... Une discussion animée sur les effets de la sécheresse pouvait se transformer en un rien de temps en poker passionnant !

Badri aimait le silence feutré qui se creusait autour des joueurs. Un silence qui laissait croire qu'ici était un monde à part : un monde où ne comptent que les cartes et les tactiques, un monde où si l'on sait jouer des règles, on est le plus heureux des hommes. Badri avait son groupe de jeux : Debi le borgne, dont l'œil gauche avait été crevé par une corne de bœuf, Ram le bègue et Surad, quinze ans à peine mais rusé comme un vieux joueur. Parfois Bim, qui avait cinq vaches, six taureaux et un demi-arpent de terre à labourer, venait les rejoindre. Ils s'asseyaient sous le camphrier, là où la terre était toujours fraîche et bien tassée.

Et quand le soleil leur titillait le dos, ils avançaient avec l'ombre en se glissant sur leurs derrières. Parfois le jeu durait tellement qu'à la fin de la journée ils avaient fait un demi-tour de l'arbre !

Tout le monde les connaissait au village. Ils étaient les joueurs du camphrier.

À dix-neuf ans, Badri Sahu n'était jamais sorti de Sampor Khiro, son village enfoncé dans les terres de l'Inde. Il ne se tuait pas à la tâche, Badri. Il se contentait de faire les menus travaux que lui demandait son père, de transporter l'eau du puits, de porter le panier à légumes pour sa mère parfois... Mais très souvent, il restait allongé sous le peepal, l'arbre aux feuilles en cœur, à rêvasser. Ce qu'il voulait vraiment, à part gagner aux cartes toute sa vie, c'était voir la mer. La mer. L'eau noire. Le kala pani.

On disait que ceux qui allaient au-delà du kala pani perdaient leur caste. Qu'ils étaient maudits pour plusieurs générations et qu'ils renaissaient encore et encore et encore sans jamais connaître la paix. On racontait qu'au-delà du kala pani n'existaient que le malheur, le soufre de l'enfer et les cris des âmes errantes.

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