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L'honneur du soldat ; la discipline militaire en débat dans la France des Lumières (1748-1789)

Arnaud Guinier

Au lendemain de la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), la France s’engage dans une réforme de son appareil militaire que les défaites de la guerre de Sept ans viennent accélérer et qui se poursuit jusqu’à la Révolution. Dominées par la volonté d’améliorer l’efficacité de l’armée française, ces transformations aboutissent à une emprise sans précédent sur les corps des soldats, plus que jamais réduits au rang d’automates. Cette évolution favorise par contrecoup une réflexion nouvelle, menée en particulier par les officiers français, afin de substituer à la seule contrainte mécanique le principe d’une discipline consentie fondée en particulier sur la mobilisation d’un sens de l’honneur reconnu au soldat. À travers la mobilisation des corps, c’est ainsi le statut moral et politique de l’homme du rang qui est finalement repensé.

Par Arnaud Guinier
Chez Champ Vallon

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Genre

histoire du 20Ème siecle a nos jours

20/11/2014 410 pages 28,00 €
Scannez le code barre 9782876739925
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PRÉFACE:


HERVÉ DRÉVILLON

 

 

 

À la veille de la Révolution française, la question militaire constituait un sujet politique d’une importance majeure. La condamnation de la milice et du service militaire obligatoire était quasi unanime dans les cahiers de doléances, tandis que l’armée professionnelle apparaissait comme une force coercitive au service du despotisme. Un flot de critiques avait accompagné les défaites de la guerre de Sept ans, ainsi que les réformes menées sous l’autorité de Choiseul ou de Saint-Germain. Au cœur des débats, figurait le modèle prussien dont le prestige avait été porté à son comble par Frédéric II. En 1788, Mirabeau publiait ainsi De la monarchie prussienne, dont il extrayait un an plus tard la Tactique prussienne ou système militaire de la Prusse. Le débat se cristallisait alors dans une querelle sur les dispositifs tactiques opposant l’ordre mince et l’ordre profond. Le premier, qualifié de prussien, reposait sur la suprématie du feu et la discipline stoïcienne imposée aux soldats. Le second valorisait le choc à l’arme blanche, jugé plus conforme au génie de la nation française. L’opposition entre les deux systèmes tactiques ne se réduisait pas à une controverse savante entre les théoriciens militaires. Elle mettait en jeu la définition même de la Nation et figurait ainsi parmi les grands sujets débattus à la fin de l’Ancien Régime. Dans ses mémoires, Louis-Philippe comte de Ségur a évoqué cette atmosphère de bouillonnement intellectuel qui accompagna l’affrontement des systèmes de guerre :

« Tous ces différents systèmes, accueillis par leur nouveauté, devinrent l’objet d’une grande curiosité et même de querelles assez vives ; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu’il donna pour essayer de juger chacune de ces méthodes. On voit par là qu’une grande fermentation remuait tout, que de grandes disputes s’élevaient de tous côtés sur la philosophie, la religion, le pouvoir, la liberté, la tactique […]. Il n’était rien qui ne fût remis en question ; et c’était par cette agitation en tous genres qu’on préludait aux terribles mouvements qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier. »1.

Ségur, qui écrivait longtemps après la Révolution française, cédait sans doute à une illusion rétrospective. Toutefois, le sentiment de vivre une époque de profonds bouleversements animait les acteurs mêmes de la controverse. Principal théoricien de l’art de la guerre dans les années 1770-1780, Guibert avait bien conscience que la controverse tactique serait arbitrée par le tribunal de l’opinion, qui préfigurait l’affirmation de la nation souveraine. Dans l’esprit des réformateurs, les transformations de l’armée renvoyaient nécessairement à la « constitution militaire » du royaume, qui entraînait, avec elle, toute l’organisation politique.

Longtemps abandonnée aux spécialistes du fait militaire, cette histoire n’a guère retenu l’attention. Il revient à Arnaud Guinier d’en avoir fait un véritable et fascinant sujet d’étude. Car, au-delà de leurs applications sur les champs de bataille, les controverses et les réformes militaires se nouaient dans le paradigme disciplinaire étudié dans ce grand et beau livre, qui prolonge, en les révisant, les analyses de Michel Foucault. Arnaud Guinier emprunte à Surveiller et punir sa définition de la tactique : cet « art de construire, avec les corps localisés, les activités codées et les aptitudes formées, des appareils où le produit des forces diverses se trouve majoré par leur combinaison calculée, [et qui constitue] sans doute la forme la plus élevée de la pratique disciplinaire2. ». Avant lui, aucun historien n’avait véritablement saisi les implications de cette conception de la tactique. Certains, comme Alain Ehrenberg ou Sabina Loriga3., avaient certes étudié l’armée comme « laboratoire disciplinaire ». Aucun, cependant, n’avait mesuré à quel point la question de la discipline pouvait former le point d’articulation de toute la théorie et de la pratique de la guerre au xviiie siècle, pour en faire un objet politique complexe, dynamique et polysémique. Pour le comprendre, Arnaud Guinier ne s’est pas contenté d’une compréhension approximative des réalités de la guerre. Si les règlements militaires alimentent bien une « micro-physique du pouvoir », selon l’expression de Michel Foucault, il est alors essentiel de les voir à l’œuvre dans les combats et dans la routine de la vie de garnison. Il faut oser – car c’est une véritable audace ! – faire de l’histoire militaire, pour en tirer des enseignements qui excèdent, de très loin, la seule sphère militaire.

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