Viol, une histoire d'amour

Oates Joyce Carol

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Ils étaient cinq. Ivres, camés. L'ordinaire de leurs samedis soirs, quoi… Peut-être encore plus excités ce samedi-là, au soir du 4 juillet. Et, vers minuit, la belle Tina Maguire, après avoir célébré la fête nationale chez des amis, a eu le tort de couper court à travers le parc pour rentrer plus vite chez elle avec sa gamine Bethie, 12 ans. Ils l'ont laissée pour morte dans le hangar à bateaux. Une tournante comme on n’ose pas en imaginer. Une abomination à laquelle a assisté, réfugiée derrière un tas de vieux canoës, la petite fille. Qui a pu finalement se traîner jusqu’à la route pour appeler au secours, et a ainsi sauvé sa mère. Sauvé? En fait, dès l’avant-procès, l’attitude du juge et les propos de l’avocat des voyous ont pratiquement massacré Tina une seconde fois. Un avocat de haut vol, payé à prix d’or, qui, malgré des preuves contraires accablantes, a brandi l’argument qui fait mouche, clamant haut et fort ce que certaines bonnes âmes pensaient tout bas: elle l’a bien cherché... en fait elle l’a cherché tout court. Ça lui pendait au nez... Elle risque désormais de mourir pour de bon, Tina. Et Bethie, face à l’état de sa mère – et aux menaces des voyous furieux d’avoir été reconnus –, ne peut que prier pour l’intervention miraculeuse d’un ange vengeur. Or il est là, dans l’ombre. Un flic épris de justice. Épris tout court. Le héros silencieux d’une histoire d’amour peu banale, racontée avec une éblouissante violence par une Joyce Carol Oates à son meilleur.

Par Oates Joyce Carol
Chez Philippe Rey

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Première partie

 

 

 

 

 

Elle l’a cherché

 

 

Après qu’elle eut été violée, frappée, battue et laissée pour morte sur le sol crasseux du hangar à bateaux du parc de Rocky Point. Après qu’elle eut été traînée dans le hangar par ces cinq types ivres – à moins qu’ils aient été six ou sept – et sa fille de douze ans avec elle qui hurlait Lâchez-nous ! Ne nous faites pas de mal ! Ne nous faites pas de mal s’il vous plaît ! Après qu’elle avait été poursuivie par ces types comme par une meute de chiens lancés sur leur proie, se tordant la cheville, perdant ses deux souliers à talons sur le sentier au bord de l’étang. Après qu’elle les avait suppliés de ne pas toucher à sa fille et qu’ils s’étaient moqués d’elle. Après qu’elle avait décidé, Dieu sait ce qui lui avait pris, de couper par le parc au lieu d’en faire le tour pour rentrer chez elle. Dans l’une des maisons, toutes identiques de la 9e Rue, où elle habitait avec sa fille, à deux pas de la maison de brique occupée par sa mère dans Baltic Avenue. La 9e Rue était éclairée et fréquentée même à cette heure tardive. Le parc de Rocky Point presque totalement désert à cette heure tardive. Traverser le parc en longeant l’étang, sur un sentier envahi de broussailles. Une économie d’une dizaine de minutes. Se disant que ce serait agréable de passer par le parc, le clair de lune sur l’étang, même si l’eau était mousseuse et souillée de boîtes de bière, de papiers d’emballage, de mégots. Prenant cette décision, une fraction de seconde dans une vie et cette vie est changée à jamais. Le long de l’étang, de la vieille station hydraulique barricadée et couverte de graffiti depuis des années, du hangar à bateaux qui a été forcé, vandalisé par des gosses. Après qu’elle avait reconnu leurs visages et leur avait peut-être même souri, c’est le 4 juillet, feu d’artifice à Niagara Falls, pétards, concert de klaxons et sifflets, le match de base-ball interscolaire, une atmosphère de fête. Oui, elle leur avait peut-être souri, et donc elle l’avait bien cherché. C’était peut-être un sourire nerveux, le genre de sourire qu’on adresse à un chien qui gronde, n’empêche qu’elle avait souri, le sourire maquillé de Tina Maguire, et avec cette chevelure. Ça lui pendait au nez, elle le cherchait. Des types qui traînaient dans le parc depuis des heures en quête d’un mauvais coup. En quête de distraction. Buvant de la bière et balançant les boîtes dans l’étang et tous les pétards qu’ils avaient, ils les avaient fait exploser. Ils en avaient jeté sur les voitures, sur les chiens, sur les cygnes et les oies et les colverts de l’étang qui dormaient la tête blottie sous leur aile. Bon Dieu ! c’est comique de voir ces oiseaux se réveiller vite fait, brailler comme si on les tuait et battre des ailes comme des fous pour s’envoler, même les gros. Il y avait eu des prolongations à la fin du match de base-ball interscolaire de Niagara Falls, mais maintenant le terrain violemment éclairé était dans l’obscurité, les gradins déserts, la plupart des spectateurs partis. À part ces bandes de types qui traînaient. Des gosses pour les plus jeunes, moins de trente ans pour les plus vieux. Des types du quartier que Tina Maguire connaissait, peut-être pas leurs prénoms mais leurs noms de famille, comme eux-mêmes la connaissaient, ou l’avaient au moins vue dans le quartier bien qu’elle fût plus âgée qu’eux, lui criant Hé ! Hé là ! Mmmm, beauté ! Hé ! Sexy, où tu vas ? Après qu’elle leur avait souri sans ralentir le pas. Après qu’elle avait pris le bras de sa fille comme si c’était une toute petite fille et pas une enfant de douze ans. Montre-nous comment remuent tes nichons, Sexy ! Héhéhé où tu vas ? Après qu’elle s’était fait coincer. Après qu’elle les avait aguichés. Provoqués. Aucun bon sens. Elle avait sûrement bu. La façon dont elle était habillée. La façon dont Tina Maguire s’habillait souvent. Surtout les soirs d’été. Ces bringues qu’elle faisait dans Depew Street. Des gens jusque dans la rue. De la musique rock à pleins tubes. Avec une conduite pareille, ça lui pendait au nez. Où est son mari ? Elle n’a donc pas de mari ? Qu’est-ce qu’elle fiche seule à minuit dans le parc de Rocky Point avec sa fille de douze ans ? À mettre en danger la sécurité d’une mineure ? À mettre en danger la moralité d’une mineure ? Vous savez quoi : Tina Maguire était probablement en train de boire des bières avec ces types. De fumer de la drogue avec ces types. Elle a peut-être laissé entendre qu’elle aimerait être payée pour quelque chose ? En liquide ou en drogue. Une femme comme ça, trente-cinq ans et habillée comme une adolescente. Débardeur, jean coupé, crinière de cheveux blonds décolorés, frisottés. Jambes nues, sandales à talons hauts ? Des vêtements sexy qui lui moulent les seins, les fesses, elle s’attendait à quoi ? Minuit un 4 juillet, le feu d’artifice à Niagara Falls s’est terminé à 11 heures. Mais on fait encore la fête dans toute la ville. Combien de bière habitants et visiteurs ont-ils consommée ce soir à Niagara Falls ? Des tonneaux, vous pouvez en être sûrs. Autant que le volume d’eau qui tombe des Horseshoe Falls en une minute ! Et Tina Maguire est là, ivre à tituber, diraient des témoins. Un de ses amants, un type du nom de Casey, une bringue à la bière chez lui dans Depew Street, des gens jusque dans le jardin de derrière, jusque dans la rue, et les voisins se plaignent, une musique bluegrass bizarre barbare Ricky Skaggs et Kentucky Thunder pendant des heures. Ce Casey, il est soudeur chez Niagara Pipe. Il est marié et a quatre gosses. Séparé de sa femme, sûrement à cause de Tina Maguire. Cette femme ! Quel genre de mère traînerait sa fille dans une beuverie et ensuite à pied dans le parc de Rocky Point à une heure pareille, comment peut-on manquer de jugement à ce point, elle a de la chance que ça n’ait pas été pire ce qui lui est arrivé, ce qui est arrivé à sa fille, ç’aurait pu être bien pire si ç’avaient été des Noirs, si des Noirs défoncés à la coke avaient envahi le parc, ç’aurait été une autre histoire, elle était forcément ivre, camée à la coke elle aussi, elle faisait la bringue depuis le début de la soirée alors vous imaginez dans quel état elle devait être à minuit, comment aurait-elle pu reconnaître qui couchait avec elle ? Et combien ils étaient ?

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