#Roman francophone

Robert Mitchum ne revient pas

Jean Hatzfeld

Au printemps 1992, les Serbes encerclent Sarajevo. Vahidin et Marija, deux athlètes de l’équipe de tir yougoslave, s’entraînent en prévision des jeux Olympiques de Barcelone. Tous deux sont bosniaques, et amants ; lui est musulman, elle est serbe. Ils vivent à Ilidza, une banlieue de Sarajevo, sans s’être jamais souciés de leurs origines. Pourtant, ils vont être brutalement séparés par le siège, puis au fil des mois enrôlés dans des camps opposés en raison de leurs exceptionnels dons pour le tir. Jean Hatzfeld reconstitue l’atmosphère de Sarajevo sous les bombardements, le basculement des mentalités, il pénètre dans l’univers des tireurs d'élite, il décrit leurs techniques, leur adaptation à la topographie urbaine. Mais c’est avec les armes du romancier qu’il nous permet de vivre une tragédie contemporaine, à travers la malédiction qui frappe deux amoureux pris malgré eux dans l’engrenage guerrier.

Par Jean Hatzfeld
Chez Gallimard

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Editeur

Gallimard

Genre

litterature francaise romans nouvelles correspondance

29/08/2013 232 pages 17,90 €
Scannez le code barre 9782070142187
9782070142187
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I

 

 

Depuis que Vahidin avait accéléré l’allure, Marija ne parvenait plus à retenir le fil de sa pensée. Elle haletait, le regard droit devant, entre les arbres qui défilaient. La transpiration dégoulinant de son front brouillait sa vue et en même temps dissipait les images de vétérans tchetniks, affublés d’uniformes grotesques sortis des greniers, qui la tracassaient depuis le matin.

Marija et Vahidin couraient côte à côte, elle à peine décrochée pour anticiper les intentions de son compagnon qui menait le train. Ils portaient les survêtements rouge, bleu, blanc de l’équipe yougoslave. Leurs pieds bruissaient sur un tapis spongieux de feuilles pourries par les neiges du dernier hiver. Devant eux, le dos rond du mont Igman s’imposait d’un brun-gris d’entre deux saisons, pas encore feuillu et plus du tout blanc. Ils couraient entre quatre rangs de platanes, huit cent quarante-huit, avaient-ils fini par compter au fil des courses, bordés de prairies.

Une explosion résonna comme un tonnerre lointain. D’un coup d’œil vers le ciel à peine filé de blanc, les deux coureurs vérifièrent l’impossibilité d’un orage, avant que d’autres explosions ne surviennent. Puis plus rien, le tracteur qui bourdonnait se tut, des chiens n’osèrent rompre le silence que le temps d’exprimer leur surprise. Des belettes et des écureuils fusèrent dans l’allée vers d’épais taillis.

Vahidin se mit à slalomer entre les arbres, balançant les épaules autour des troncs pour travailler souplesse des hanches et tonicité des mollets. Marija se cala en cadence dans son sillage, accoutumée à ce mouvement de skieur. Puis il sortit de l’allée et sauta le grillage. Marija savait où il l’emmenait, elle savait ce qui allait arriver et s’en amusait. Ils s’enfoncèrent dans un bosquet de châtaigniers, jusqu’à un taillis ; Vahidin se retourna pour plaquer Marija aux jambes, ils roulèrent sur l’herbe en riant et en s’embrassant malgré l’essoufflement.

 

Allongés sur le dos, ils regardaient le ciel à travers les branches. Marija avait posé sa tête sur le ventre de Vahidin, ils parlaient peu. Ils remarquèrent en même temps l’interruption des chants d’oiseaux dans l’air. Marija saisit la main de Vahidin au bruit d’une nouvelle déflagration. Une autre les fit se lever. Vahidin déposa un baiser sur les lèvres de Marija en signal de départ, ils reprirent en sens inverse l’allée des platanes, cette fois à une allure plus rapide. Vahidin adapta sa foulée à celle de sa compagne, dont il guettait le moindre ralentissement. Ils regardèrent les prés vides, la débandade des vaches qui s’agglutinaient contre les barrières les plus lointaines. Au bout de l’allée, ils aperçurent la calèche du père Ilić, tirée par sa jument qui trottait sans badiner. Les deux coureurs ralentirent à son passage.

— Ça se gâte, je pensais ne plus entendre ça, leur cria-t-il.

— Vous croyez vraiment ? demanda Marija.

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