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Derrida

Benoît Peeters

Écrire la vie de Jacques Derrida (1930-2004), c’est raconter l’histoire d’un petit Juif d’Alger, exclu de l’école à douze ans, qui devint le philosophe français le plus traduit dans le monde, l’histoire d’un homme fragile et tourmenté qui, jusqu’au bout, continua de se percevoir comme un « mal aimé » de l’université française. C’est faire revivre des mondes aussi différents que l’Algérie d’avant l’Indépendance, le microcosme de l’École normale supérieure, la nébuleuse structuraliste, les turbulences de l’après-68. C’est évoquer une exceptionnelle série d’amitiés avec des écrivains et philosophes de premier plan, de Louis Althusser à Maurice Blanchot, de Jean Genet à Hélène Cixous, en passant par Emmanuel Levinas et Jean-Luc Nancy. C’est reconstituer une non moins longue série de polémiques, riches en enjeux mais souvent brutales, avec des penseurs comme Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, John R. Searle ou Jürgen Habermas, ainsi que plusieurs affaires qui débordèrent largement les cercles académiques, dont les plus fameuses concernèrent Heidegger et Paul de Man. C’est retracer une série d’engagements politiques courageux, en faveur de Nelson Mandela, des sans-papiers ou du mariage gay. C’est relater la fortune d’un concept la déconstruction – et son extraordinaire influence, bien au-delà du monde philosophique, sur les études littéraires, l’architecture, le droit, la théologie, le féminisme, les queer ou les postcolonial studies. Pour écrire cette biographie passionnante et riche en surprises, Benoît Peeters a interrogé plus d’une centaine de témoins. Il est aussi le premier à avoir pris connaissance de l’immense archive personnelle accumulée par Jacques Derrida tout au long de sa vie ainsi que de nombreuses correspondances. Son livre renouvelle en profondeur notre vision de celui qui restera sans doute comme le philosophe majeur de la seconde moitié du XXe siècle.

Cahier photo papier et numérique
Couverture: Jacques Derrida, 1991 © Horst Tappe / Fondation Horst Tappe / Roger-Viollet

Par Benoît Peeters
Chez Flammarion

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Editeur

Flammarion

Genre

philosophie textes / critiques / essais / commentaires

06/10/2010 752 pages 27,40 €
Scannez le code barre 9782081214071
9782081214071
© Notice établie par ORB
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Introduction

 

 

Un philosophe a-t-il une vie ? Peut-on écrire sa biographie ? Telle est la question qui fut posée, en octobre 1996, à un colloque organisé par la New York University. Dans une intervention improvisée, Jacques Derrida commença par rappeler :

Comme vous le savez, la philosophie traditionnelle exclut la biographie, elle considère la biographie comme quelque chose d'extérieur à la philosophie. Vous vous souvenez de la formule de Heidegger à propos d'Aristote : « Quelle fut la vie d'Aristote ? » Eh bien, la réponse tient en une seule phrase : « Il est né, il a pensé, il est mort. » Et tout le reste est pure anecdote1.

Cette position, pourtant, n'était pas celle de Derrida. En 1976 déjà, dans une conférence sur Nietzsche, il écrivait :

La biographie d'un « philosophe », nous ne la considérons plus comme un corpus d'accidents empiriques laissant un nom et une signature hors d'un système qui serait, lui, offert à une lecture philosophique immanente, la seule qui soit tenue pour philosophiquement légitime […]2.

Derrida appelait alors à inventer « une nouvelle problématique du biographique en général, de la biographie des philosophes en particulier » pour repenser la frontière entre « le corpus et le corps ». Cette préoccupation ne le quitta pas. Dans un entretien tardif, il insista encore sur le fait que « la question de la “biographie” » ne le gênait en rien. On peut même dire qu'elle l'intéressait beaucoup :

Je suis de ceux, peu nombreux, qui l'ont constamment rappelé : il faut bien (et il faut bien le faire) remettre en scène la biographie des philosophes et l'engagement signé, en particulier l'engagement politique, de leur nom propre, qu'il s'agisse de Heidegger ou aussi bien de Hegel, de Freud ou de Nietzsche, de Sartre ou de Blanchot, etc.3.

Au sein de ses propres ouvrages, Derrida ne craignit d'ailleurs pas, à propos de Walter Benjamin, de Paul de Man et de quelques autres, de recourir au matériau biographique. Dans Glas par exemple, il cite abondamment la correspondance de Hegel, évoquant ses liens familiaux et ses soucis financiers, sans considérer ces textes comme mineurs ni comme étrangers à son travail philosophique.

Dans une des dernières séquences du film que lui consacrèrent Kirby Dick et Amy Ziering Kofman, Derrida va même plus loin, répondant de manière provocatrice sur ce qu'il voudrait découvrir dans un documentaire sur Kant, Hegel ou Heidegger :

J'aimerais les entendre parler de leur vie sexuelle. Quelle est la vie sexuelle de Hegel ou de Heidegger ? [...] Parce que c'est quelque chose dont ils ne parlent pas. J'aimerais les entendre évoquer quelque chose dont ils ne parlent pas. Pourquoi les philosophes se présentent-ils dans leur œuvre comme des êtres asexués ? Pourquoi ont-ils effacé leur vie privée de leur œuvre ? Pourquoi ne parlent-ils jamais de choses personnelles ? Je ne dis pas qu'il faudrait faire un film porno sur Hegel ou Heidegger. Je veux les entendre parler de la part que l'amour joue dans leur vie.

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