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Les écrits de la souffrance ; la consultation médicale en France (1550-1825)

Joël Coste

Attestée dès l’Antiquité, la pratique de la consultation médicale écrite s’est développée en Italie à la fin du Moyen Âge, puis en France et dans la plupart des pays européens à l’époque moderne. Jusqu’au début du XIXe siècle, elle constitua même un acte médical courant, tarifé et associé à un genre littéraire codifié. Constituées de quelques pages rédigées par des médecins consultés à distance sur des cas particuliers de maladie ou à l’issue de rencontres avec les patients, comme nos actuelles ordonnances, elles reprenaient les informations pertinentes sur le patient et sa maladie, consignées dans le « mémoire » envoyé au médecin consulté ou collectées par celui-ci pendant la rencontre avec le patient ; elles présentaient ensuite une analyse de la maladie, la liste des remèdes à prendre et le régime de vie à suivre, ainsi que leurs adaptations en fonction de l’évolution prévisible de l’état de santé. En latin, puis généralement en langue vernaculaire à partir du début du XVIIIe siècle, les consultations écrites ont été rassemblées en recueils manuscrits ou imprimés à destination des étudiants ou des jeunes praticiens. Délaissées par l’historiographie, elles sont pourtant une source de grande valeur, procurant un reflet direct de la pratique médicale, des relations des médecins avec leurs patients ou leurs confrères, mais aussi des souffrances produites par les maladies, et des témoignages directs de ces souffrances dans les cas où les « mémoires » ont été rédigés par les malades eux-mêmes. Joël Coste propose ici une étude approfondie de plus de deux mille consultations écrites par des médecins français entre 1550 et 1825. Les différentes dimensions médicales, sociales, narratologiques et rhétoriques des consultations sont tour à tour considérées et illustrées par de nombreux textes, souvent d’une grande saveur. Cette étude renouvelle notre compréhension de la médecine pratique : elle permet d’observer les médecins de l’époque moderne dans l’exercice de leur art, de les entendre raisonner, argumenter, prescrire mais aussi compatir ; d’accompagner les patients dans leurs souffrances et leurs entourages aux prises avec les réalités les plus tangibles de ces souffrances.

Par Joël Coste
Chez Champ Vallon

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Genre

histoire essais

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18/09/2014 272 pages 25,00 €
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INTRODUCTION

 

L’ancienne consultation médicale

 

 

Aujourd’hui, une « consultation médicale » est une rencontre entre un patient et un médecin dans un cabinet ou un lieu dédié à cette activité, à l’issue de laquelle le médecin transcrit de manière rapide et concise ses prescriptions sur une ou plusieurs ordonnances. Parfois, notamment quand il est spécialiste, le médecin rédige aussi une lettre à l’intention du confrère qui lui a adressé le patient. Ces pratiques banales et répétitives, que l’on pourrait croire immémoriales, n’ont pourtant guère plus d’un siècle d’existence.

Au cours des siècles précédents, les pratiques désignées sous le terme de « consultation médicale » étaient différentes et produisaient d’autres écrits. Les patients ou leur entourage pouvaient d’abord convoquer chez eux un ou plusieurs médecins, différents de leurs soignants habituels, pour obtenir un avis complémentaire sur un problème de santé ou une maladie. C’est cette pratique qui est évoquée, par exemple par Furetière dans son Dictionnaire universel de 1690, avec des expressions telles que « il a appellé des medecins pour consulter son mal » et « on fera ce soir une consultation de médecins sur la maladie d’un tel »1.. Les patients ou leur entourage pouvaient aussi avoir recours à la voie épistolaire pour solliciter un ou plusieurs consultants résidant à distance et leur faire parvenir un mémoire à consulter contenant les informations pertinentes pour donner cet avis complémentaire. Quelles que fussent les options retenues, consultations de visu ou épistolaires, consultations individuelles ou collectives, des écrits très similaires étaient rédigés par les médecins consultants, d’abord principalement en latin (les consilia) puis progressivement en langue vernaculaire (les consultations).

Destinés aux patients, à leur entourage et à leurs soignants habituels ou, selon le terme de l’époque, ordinaires, ces consultations écrites2. étaient beaucoup plus longues et argumentées que les ordonnances d’aujourd’hui. En effet, elles contenaient généralement une discussion du problème de santé ou de la maladie, avec des considérations diagnostiques, parfois pronostiques mais surtout étiologiques et physiopathologiques (examinant les causes et les mécanismes de la maladie), puis les décisions thérapeutiques, comprenant habituellement l’énoncé des indications qui dépendaient de ces causes et mécanismes, suivies de la liste des remèdes à prendre et du régime de vie à suivre, ainsi que leurs adaptations en fonction de l’évolution prévisible de l’état du malade.

Dans les collections de consultations écrites réunies des derniers siècles du Moyen Âge3. jusqu’au début du xixe siècle, les textes rédigés à la suite de rencontres des patients côtoient ainsi les avis épistolaires, et très nombreux sont aussi les écrits pour lesquels il est impossible de préciser le contexte de rédaction. Tous ces écrits de médecins réalisés « à la demande de quelqu’un, au sujet d’un cas individuel (c’est-à-dire au sujet d’une maladie déterminée et présente chez un sujet déterminé) »4. doivent donc être considérés concurremment. Au premier abord, la similitude des écrits rédigés en présence ou en l’absence du patient peut paraître surprenante. Il faut cependant souligner que, jusqu’au début du xixe siècle tout au moins, il n’était pas nécessaire, pour bien exercer la médecine, de voir et d’examiner les patients dans de nombreuses situations, particulièrement lorsque les maladies étaient chroniques. Des ouvrages de vulgarisation médicale des xviie et xviiie siècles mentionnent d’ailleurs les circonstances où la présence du patient n’était pas nécessaire et proposent des méthodes simples pour bien informer le médecin consulté à distance. Cette dispense de voir et d’examiner les patients n’était en revanche pas possible pour l’exercice de la chirurgie, qui exigeait habituellement l’exploration visuelle sinon tactile des pathologies (externes) du ressort de ses praticiens. Il en résulta très peu de consultations pour ces pathologies, et particulièrement peu de consultations écrites rédigées par des chirurgiens seuls. En 1650, René Gendry, maître-chirurgien en la ville d’Angers, ne publie par exemple que quatre consultations écrites pour illustrer sa « méthode de consulter en chirurgie »5., et en 1765 le célèbre chirurgien parisien Henri-François Le Dran (1685-1770), qui compose un recueil de Consultations sur la plupart des maladies qui sont du ressort de la chirurgie pour l’instruction des jeunes chirurgiens, reconnaît que ces consultations sont le plus souvent factices6..

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