#Roman étranger

Le ciel en cage

Leunens, Christine

Johannes, le narrateur, naît à Vienne en 1927. L’Histoire a tôt fait de venir se mêler de sa vie ordinaire, et de celle de sa famille. Johannes devient un partisan enfiévré d’Adolf Hitler: parce qu’il est soumis, à l’école, à un lavage de cerveau permanent, mais aussi, sans doute – la suite le laisse supposer –, parce qu’il est instinctivement porté vers le Mal. Il revient très vite du combat, défiguré et manchot à 17 ans. C’est alors qu’il découvre que ses parents, antinazis, cachent au grenier une jeune Juive, Elsa. Lui, l’antisémite farouche, est d’abord séduit par l’idée de contrôler le destin d’un de ces êtres qu’il a appris à haïr. Puis il se laisse toucher par le regard de la jeune fille, qui n’exprime aucun dégoût pour son infirmité. Commence alors une passion dévorante, et une cohabitation qui durera toute une vie: la mort frappe la famille de Johannes, jusqu’à ce qu’il se retrouve seul avec sa proie. À la fin de la guerre, il lui fait croire que les Nazis ont gagné, et qu’elle ne peut sortir de la maison sans courir à sa perte... Tout Le ciel en cage est dans cette relation étrange, d’une ambiguïté vertigineuse entre les deux héros. Qui trompe l’autre? Johannes qui, par amour mêlé de haine, retient la jeune femme prisonnière? Ou Elsa que l’on devine forcément complice de ce jeu de masques, manipulatrice suprême sous ses airs de victime? Le monologue de Johannes, la description de la vie à Vienne durant ces années noires, la narration d’un huis clos de cauchemar mènent le lecteur au bord du précipice. Car le dégoût et la fascination se mêlent, irrésistibles, signe d’un livre d’une puissance très rare.

Par Leunens, Christine
Chez Philippe Rey

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Genre

litterature romans poche

trad. Bernard Turle
23/08/2007 429 pages 22,00 €
Scannez le code barre 9782848760919
9782848760919
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Le danger du mensonge, ce n’est pas sa fausseté, son irréalité, mais au contraire le fait qu’il devienne réalité pour autrui. Il échappe au menteur comme une graine lâchée au vent, d’où germe une vie autonome dans un recoin inattendu, jusqu’à ce qu’un beau jour le menteur se retrouve confronté à un arbre solitaire dont la vigueur se dresse au-dessus d’un à-pic vertigineux, un arbre qui le sidère autant qu’il l’éblouit. Comment s’est-il retrouvé là ? Comment réussit-il à survivre ? Sa solitude confère une grande beauté à ce fruit d’un mensonge, stérile et pourtant vert et gorgé de sève.

Tant d’années se sont écoulées depuis que j’ai semé le mensonge, et donc la vie dont je parle ! Or, plus que jamais, je vais devoir trier ses branches avec minutie, déterminer celles qui sont issues de la vérité, et les autres. Pourrai-je scier les branches fallacieuses sans mutiler l’arbre au-delà de tout espoir de rédemption ? Ne devrais-je pas plutôt le déraciner, le replanter dans un terrain riche et plat ? Non, ce serait courir un trop grand risque. Mon arbre s’est adapté de mille façons à mon mensonge, il a appris à se courber sous le vent, à se maintenir avec quelques gouttes d’eau. Il a poussé dans le vide, à l’horizontale, énigme verte, perpendiculaire à une haute falaise glabre. Il ne se dresse pas sur un sol plan, ses feuilles ne pourrissent pas dans la rosée comme ce serait le cas si je le replantais. Les troncs torturés ne peuvent se relever, pas plus que je pourrais redresser mon vieux dos éreinté ou lisser mes rides. Un environnement plus clément, après une exposition à un autre, si rude, pourrait se révéler fatal.

J’ai trouvé la solution. Si je raconte tout simplement la vérité, la falaise à pic sera érodée éclat par éclat. Et quel sera le sort de mon arbre ? Je tends mon vieux poing vers les cieux et lance mes prières. Où qu’elles aillent, j’espère que mon arbre s’y enracinera.

 

 

 

 

 

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Je suis né à Vienne le 25 mars 1927 : un gros bébé tout chauve, à en croire l’album photo de ma mère. Quand je le feuilletais, je m’amusais à deviner à qui appartenaient les bras qui me tenaient : à mon père ou à ma mère ? Je ressemblais à tous les autres bébés, je souriais de toutes mes gencives, j’étais fasciné par mes petits petons, je mangeais moins ma Pflaumenmuss – ma purée de pruneaux – que je ne m’en décorais. Je vénérais un kangourou de deux fois ma taille que je traînais partout, mais, à en juger par mes larmes sur une photo, pas un certain cigare qu’on me planta ce jour-là dans la bouche.

J’étais aussi proche de mes grands-parents que de mes parents – les parents de mon père, en tout cas. Je n’ai jamais connu mes grands-parents maternels, Oma et Opa. Originaires de Salzbourg, ils périrent dans une avalanche avant ma naissance. C’étaient des marcheurs, des skieurs hors piste. D’après ma mère, mon grand-père reconnaissait yeux fermés les oiseaux à leur chant et les différentes espèces d’arbres au bruit que faisait le vent dans leurs branches. Chacune avait son bruit propre, affirmait-il. Mon père en faisait autant, de sorte que je savais que ma mère n’exagérait pas. Elle me parlait tellement de ses parents que je finis par les connaître et les aimer. Ils avaient rejoint Dieu, ils m’observaient de là-haut, ils me protégeaient. Aucun monstre ne pouvait se cacher sous mon lit et m’attraper par les mollets si, la nuit, je devais aller aux toilettes ; aucun meurtrier ne pouvait s’approcher de moi dans mon sommeil et me planter une dague dans le cœur.

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